Les satanées tranches d’âge en littérature jeunesse… et pour les “vieux, c’est pour quand?
“Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparés…”
«Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparés, équipées de cartes de géographie inutilisables et du chant des oiseaux en guise de boussole. Désemparées et complètement perdues, elles doivent cependant sauver le monde, sauver ces vies éteintes, vous sauver vous, et, espérons le, nous aussi.»
Entre ciel et terre, Jon Kalman Stefansson, Gallimard, coll. «folio», 260 p.
“Rien qu’un livre! Ni plus ni moins!”
Dans mon billet du 05 février intitulé “Bon livre, mauvais livre”, je parlais rapidement de la série Cherub de Robert Muchamore et de la réaction épidermique qu’elle causait. Patrice Favaro et Anne-Marie Mercier lui reprochent, en gros, son manque d’éthique et la mise en scène d’enfants espions.
Le 05 février, je citais une phrase de Marie Kuhlmann tirée de Censures et bibliothèques au XXème siècle: «Le discernement entre le bon et le mauvais livre varie selon les époques, l’éthique personnelle des individus, leur idéologie et les représentations qu’ils se font de la lecture et des lecteurs.» Je viens d’entamer la lecture de Cherub et cette citation est, selon moi, plus que pertinente.
On rentre une fois de plus dans un schéma, où, ici la littérature pour adolescents, est pensée comme devant répondre à certains critères. Oui, mais pensée à l’aune de quoi? De valeurs et d’éthique, vraiment? Ou de l’idée-cachée- de ce que devrait être un livre pour adolescents? L’incompréhension est grande face aux nombreux lecteurs de la série. Alors justement, et le lecteur dans tout ça? Les deux commentateurs parlent d’enfants-soldats. La réalité romanesque des espions de Cherub est très loin de celle des enfants-soldats, ces jeunes ne sont pas en guerre et n’ont pas été embrigadés de force. Avec Cherub, on est dans un fantasme. Fantasme d’actions, d’aventures, fantasmes de jeunes rompus aux arts martiaux, fantasme de jeunes héros, etc. Nous sommes dans un fantasme de lecteurs. Et la lecture, c’est ça aussi. Le fantasme, surtout le fantasme littéraire ne rentre pas dans des cases. Mais je me répète avec ces assertions que j’ai déjà traitées auparavant.
Alors, curieuse de voir ce qui dérangeait, je me suis procurée le tome 1 de la série: Cherub, 100 jours en enfer. Et je me suis rendue à la page 151. Le livre me tombe des mains. L’histoire est cousue de fil blanc, et impossible pour moi de rentrer dans l’action et l’écriture. Actions, oui, mais encore faudrait-il qu’elle soit balancée par autre chose, tels que des personnages secondaires plus étoffés. À la lecture, j’ai vu le mécanisme de “tourne-page”, ce qui fait que les lecteurs accrochent: une série avec un personnage atypique dont le destin semble sur la mauvaise voie, celle de la violence et des larcins. Des protagonistes caractérisés selon un film de série B, une action qui coule. Ce sont des mini James Bond! Bon, je me suis quand même attachée à James pendant ces 151 pages, mais pas assez pour continuer (tiens, je viens seulement de remarquer que le héros et le fameux espion anglais ont le même prénom. Simple coïncidence?) Je m’attendais à quelque chose de plus complexe vu les reproches faits, tant au niveau de la narration que du problème “éthique”.
Ce qu’il y a dans le livre ne m’a pas gêné, j’ai tendance à penser que je suis une lectrice intelligente, et que les autres le sont aussi. La question de l’éthique? Pas vu, car il s’agit d’une histoire. Pour moi, une histoire peut être à mille lieues de ma personnalité, mon individualité, mes conceptions, mes valeurs, mais je vais la prendre comme telle: une histoire. Qui me fera me poser des questions, ou pas. Qui m’horrifiera, ou pas.
En réfléchissant à l’écriture de ce billet, je me suis rappelée une anecdote citée par Anne Roland dans Le livre en analyse, chroniques de littérature jeunesse (Thierry Magnier, 2011), et qui m’ a inspiré le titre dudit billet. À propos d’une mère inquiète face à son désir de lire Je reviens de mourir, d’Antoine Dole, sa fille lui répond: « Maman… C’est qu’un livre!…» dit-elle, mi-suppliante, mi-insolente. Rien qu’un livre! Ni plus ni moins!“
Cherub, 100 jours en enfer, Robert Muchamore, trad. de Antoine Pinchot, Casterman, 2009, 403 p. (format poche)
“On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va”
Ça commence tout doucement. Sans bruit. Ça commence dans le silence. Ça commence, puis le bruit arrive à pas feutrés. Il se pointe avec la bande à Imbeault et ses colocus, avec leurs brimades, leur acharnement sur Jacob, sans défense. Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Ça commence et ça donne envie de hurler. Hurler pour que quelqu’un vienne enfin aider Jacob. Le silence revient parfois tout doucement avec la douce Chloé. Jacob, quinze ans, mais six dans sa tête. Jacob maltraité et tous se taisent. Jacob qui porte en lui une peur mais aussi une colère encore plus anciennes. Jacob qui aime les girafes, et déteste les lions. Une visite au zoo dévoile tout, et mène aussi Jacob sur la voie d’une drôle de délivrance. Mais pas de délivrance pour le lecteur, car elle a un goût amer. Un goût amer, mais pas seulement, car Jacob y a semé sa trace.
Le coup de la girafe me reste là, coincé entre la gorge et le coeur. Entre un hurlement et le silence qui veut reprendre sa place. Dans Le Devoir du 21 janvier, Le coup de la girafe était présenté en deux mots: intimidation et indifférence. Mais Le coup de la girafe est bien plus que de simples thèmes: c’est une oeuvre littéraire qui ne saurait être réduite à ces deux termes. On limite trop souvent la littérature jeunesse à des thèmes, des sujets. Alors oui, les sujets sont là, mais derrière il y a plus que cela. Et pour qu’un sujet passe, qu’il ne rentre pas dans la pédagogie, dans la leçon de vie, il lui faut une voix littéraire, sinon, il est un sujet comme un autre parmi tant d’autres: du vent destiné à rassurer, à faire comme si on parlait de quelque chose d’important. Un livre c’est plus qu’un simple sujet. Un livre c’est quelqu’un, et ici ce quelqu’un c’est Jacob. Un livre c’est une voix, et ici c’est celle de Camille Bouchard.
Camille Bouchard porte la voix de Jacob avec une grande habileté où la délicatesse et l’innocence du jeune homme s’expriment sans fioritures. Habileté toujours, lorsque les brimades et les souffrances arrivent car aucun voile n’est jeté dessus. À la croisée de l’innocence et de la brutalité naît l’émotion. Colère, sourire, envie d’hurler, le lecteur est brassé. Au début, Camille Bouchard amène l’idée que le bonheur est dans le silence. Cette idée suit la narration en filigrane du début à la fin et prend tout son sens dans les dernières pages. C’est à ce moment que la voix de l’auteur, qui se déployait doucement, s’exprime dans un cri assourdissant aboutissant au silence du lecteur. Un silence noyé de larmes. Mais un silence où Jacob a laissé sa trace, celle d’une voix pas comme les autres.
La fin est assourdissante. Assourdissante d’émotions, assourdissante par la voix littéraire qui y vit. Assourdissante parce que nous aussi sommes un peu des Jacob.
Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Écoutons-le.
Le coup de la girafe, Camille Bouchard, Soulières, coll. «graffiti », 104 p. 2012
Dans le titre de l’article: «On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va», est une citation de Jacques Prévert, utilisée par l’auteur dans Le cou de la girafe
Février n’est pas que rose-bonbon, il est aussi mordant
En janvier, je vous parlais d’amour. En février, j’ai bien envie d’être un peu irrévérencieuse. Tout part d’un souvenir: une année, une libraire avait fait deux présentations thématiques en février. Alors, il y avait bien sûr la sempiternelle thématique Saint-Valentin, et juste à côté de l’espace dédié à ces livres, on trouvait une présentation “anti-valentin”. Je me souviens qu’on y trouvait des livres asses scatologiques (coucou, la petite taupe et monsieur caca), et d’autres…. que j’ai oublié…. Oui, oui, oui, je suis une inconditionnelle de la petite taupe, au grand dam de nombreux parents-enseignants-grand-parents que je conseillais à l’époque, et j’ai une mémoire sélective.
Du coup, ce souvenir de librairie m’a donné envie d’y aller de mes propres suggestions “anti-valentin”, des livres qui contrebalancent l’overdose de petits coeurs et les demandes à mes amis libraires et bibliothécaires de “beaux livres de St-Valentin avec de belles valeurs”. Car c’est bien connu, certains livres sur la Saint-Valentin sont pernicieux. (D’ailleurs, à ce sujet, ce qui me faisait bien rire, grincer des dents, lorsque j”étais libraire, c’est qu’il y avait une demande avide de la part des prescripteurs pour des livres sur le thème de l’amour pour les tout-petits et les élèves du primaire, mais dès qu’il s’agissait de pré-ado et d’ados, attention, il ne fallait pas n’importe quels livres, ah non, surtout pas “des livres qui allaient leur donner des idées”. C’est bien connu, les livres pour ados, surtout ceux qui parlent d’amour sont dangereux. Mais c’est une autre histoire.)
Du côté de l’irrévérence, j’appelle donc des livres au sujet malodorant, et, pour commencer, le célèbrissime et l’unique De la petite taupe à qui on avait fait sur la tête de Werner Holwarth et Wolf Erlbruch.Un classique. Une taupe part à la recherche de l’affreux qui a osé lui faire caca sur la tête. Sa recherche commence et chaque témoin pris à parti y va de sa petite explication visuelle sur ce lestage malodorant: “ah non, moi je fais comme ça”. On (oui, je généralise) ne peut s’empêcher de sourire et de rire devant cette oeuvre qui se plaît à traiter d’un sujet honteux: le caca. C’est parce que le sujet est honteux, inadmissible – oh-mon dieu quelle horreur- pour les autres que le livre en est encore plus drôle.
Tiens, j’ai bien envie de rapprocher l’histoire de la petite taupe… avec le documentaire Oh, Crotte alors! Le livre propose aux lecteurs de deviner à qui appartiennent les excréments qui y figurent. Alors, si on ne devine pas, on soulève un volet, et la réponse apparaît. Hé, mais alors, De la petite taupe…. c’est un docu-fiction! Docu-fiction aussi alors pour Cacas et compagnie, de Angèle Delaunois et illustré par Marie Lafrance, puisque ce tout-carton présente les déchets du monde animal.
J’appelle maintenant Le grand voyage de monsieur caca, de Angèle Delaunois et Marie Lafrance. Un classique, aussi. En librairie, j’ai connu moins de détracteurs pour cet album. Est-ce par qu’il s’agit d’une leçon de science qui, semble-t-il, le légitime, et donc rassure les adultes ?(je précise cette interprétation est très personnelle et je n’ai malheureusement aucun graphique pour la justifier) .Mais c’est quand même une histoire de caca. Tout est dans le titre, Monsieur caca voyage et son voyage a diablement à voir nous.
Enfin, pour finir en beauté, toujours dans la catégorie scatologie, La mouche ou “Comment un jour parfait peut se transformer en cauchemar”, de Gusti. Cet album a une fin complètement inattendue. Une mouche part sur le bord de la mer, quand soudain, le ciel se couvre. Finies les vacances ensoleillées? Je ne peux décidément pas vous dévoiler le dénouement, car il en va de l’hilarité et de l’ébahissement qui s’ensuivent à sa lecture.
J’appelle maintenant quelques livres, loin, mais loin des “bons sentiments’… Pour commencer, allons-y avec une poule acariâtre tellement jalouse de LA poule de la ferme qu’elle s’arrange pour la faire engraisser . Et ce qui devait arriver arriva :LA gentille p’tite poule se fait manger…. La vengeance de Germaine, c’est pas du p’tit lait.
Les ogres sont des cons. Pour cet album, juste avec le titre, les mines effarouchées se font légion. L’humour noir y est maître. Les ogres sont féroces et cons. Les vrais ogres, les féroces, les méchants, les horribles, se font rare dans l’album moderne qui a tendance à lisser tous les personnages de méchants. Ici, Albert Lemant nous offre un ogre, un vrai de vrai, qui mange les enfants, mais qui a tellement faim – mais surtout parce qu’il est très bête-con – qu’il mange tout son royaume et ses propres enfants….Si indiquer un âge peut vous rassurer, cet album se lit à partir de 10 ans.
L’ogresse en pleurs, de Valérie Dayre et illustré par Wolf Erlbruch, fait aussi dans l’ogre, mais pas dans la bêtise, plutôt dans l’amour intense. Une ogresse cherche partout son enfant, elle se lamente et son coeur est déchiré par le désespoir. Puis, elle se rend compte qu’elle l’a dévoré… Vous frissonnez, hein? Les illustrations sont fascinantes et terriblement dérangeante car l’horrible et la peur ne sont pas adoucis, ils s’expriment dans toute leur vérité.
Dans la catégorie amour mortel, loin de l’amour éperdu de Roméo et Juliette, j’appelle La Mariguita et la soupe au paradis, de Géraldine Alibeu. Une femme tue son mari car il passe sa journée à jouer au mikado. Elle lui prépare une soupe et y verse de l’eau de javel. Radical. Mais la Mariguita s’ennuie de son époux et se lamente de sa perte . Elle décide donc de le rejoindre. Un album très dérangeant vous l’aurez compris. L’amour à mort.
Des livres pas jolis jolis pour balancer un peu le rose bonbon souvent trop omniprésent en février, ça fait du bien aussi, non?
De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, Werner Holzwarth, ill. de Wolf Erlbruch, Milan, 1999, 20 p.
Oh, crotte alors! Stéphane Frattini, Agence Biosphoto, Agence Eyedea, Milan, coll. «Ouvre l’oeil», 2010, 24 p.
Le grand voyage de monsieur Caca, Angèle Delaunois, ill. de Marie Lafrance, 400 coups, nouv. éd, 2011, 26 p.
Cacas et compagnie, Angèle Delaunois, ill. de Marie Lafrance, 400 coups, 2011, 22 p.
La mouche ou “Comment un jour parfait peut se transformer en cauchemar”, Gusti, Circonflexe, coll«albums circonflexe», 2077, 34 p.
La vengeance de Germaine, Emmanuelle Eeckhout, Pastel, 2002, 24 p.
Les ogres sont des cons, Albert Lemant, L’atelier du poisson soluble, 2009, 20 p.
L’ogresse en pleurs, Valérie Dayre, Wolf Erlbruch, Milan jeunesse, 2004, 34 p.
La Mariguita et la soupe au paradis, Géraldine Alibeu, Seuil jeunesse, 2003, 3o p.
Une bouteille à la mer
Je viens de découvrir, via le blogue de Lecture jeunesse 83, que le roman de Valérie Zenatti, Une bouteille à la mer de Gaza, vient d’être adapté au cinéma. Je garde de cette lecture un moment fort car bouleversant et percutant. Me reste à attendre que le film sorte au Québec.
Bon livre, mauvais livre?
Alors que je viens de découvrir que la série Cherub, de Robert Muchamore – que je n’ai pas encore lue- est contestée ici et ici, en raison de l’idéologie qui y trônerait, et qu’un de ses détracteurs, Anne-Marie Mercier en l’occurrence, avance que la série plaît parce que les lecteurs lisent mal, je pense à cette phrase:
«Le discernement entre le bon et le mauvais livre varie selon les époques, l’éthique personnelle des individus, leur idéologie et les représentations qu’ils se font de la lecture et des lecteurs.»
Marie Kuhlmann, dans Censures et bibliothèques au XXème siécle. Citation extraite de l’article: Censures et auto-censures autour du livre jeunesse
Bon, je vais aller emprunter Cherub
Hermina Tyrlova me fait aimer la feutrine
Je viens de découvrir Les contes de la ferme de Hermina Tyrlova, grâce à une autre super découverte: le blogue Rouleroule (“rouleroule” pour roule ma poule, ou pour la pierre qui n’amasse pas mousse, là est la question) Moi qui pensait ne jamais, jamais, jamais, trouver ça intéressant la feutrine (faut dire aussi que ma seule référence c’était les éditions Fleurus, et que Fleurus, et bien, bon c’est pas du grand travail graphique, c’est plus du rose bonbon que du rose halluciné ). Et bien voilà, je suis ravie de changer d’avis!
Hermina Tyrlova a fait ça aussi, bref, je vais aller fouiller pour en voir plus!
The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore
Un film magnifique sur le pouvoir salvateur des livres, mais aussi un film sur les passeurs, sur ceux qui dédient leur vie aux livres et aux lecteurs.
Un film de William Joyce and Co-director Brandon Oldenburg
L’autre moitié de moi-même.
«J’ignore ce qui me terrifie à ce point. Ce que je vois, c’est que mon coeur d’enfant est enroulé autour de moi comme le lierre sur le tronc d’un arbre. Il me dicte sa loi, il m’étouffe, il m’asservit, mais si je l’arrache, je crains de tuer l’arbre tout entier.
Qui pourrait me sauver?» p.139
Il va me falloir un moment avant de vous en parler. Un moment pour réussir à séparer émotions, tourbillon et pensées.
L’autre moitié de moi-même, Anne-Laure Bondoux, Bayard, 200 p.











