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Ciel Liquide? Ça vous désape l’âme

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Paris 2013. Un Paris brumeux, fumeux, rongé par la pauvreté et la violence, la Ville Basse. Un Paris clinquant, riche, aseptisé, rongé par la corruption et l’uniformisation, la Ville Haute. Une drogue, Ciel Liquide, réunit les deux villes, « cette came parle aux Noirs, aux Blancs, aux pauvres, aux riches, aux gays, et aux hétéros. » Elle agit comme un sérum de vérité, et dévoile à ses consommateurs ce qu’ils sont réellement, elle fouille, et triture leurs âmes pour faire surgir leur moi profond.

À l’origine de Ciel Liquide, on trouve Pharoah, chef de gang androgyne, à la voix douce, amateur de champagne et avide de pouvoir. Notre homme recherche un enfant, seul être susceptible, selon une prophétie, de l’aider à conquérir la ville. Cet enfant, Marvin possède le don du Verbe, ses mots tuent. Un pouvoir terrifiant mais ô combien utile pour Pharoah.

Trame intéressante, n’est-ce pas? D’autant plus qu’elle est servie par une écriture « qui vous désape l’âme ». La narration est une vraie musique, le rythme est tantôt assourdissant, tantôt électrique, la lecture se fait alors hypnotique. Les paysages insalubres, dépravés et miséreux de la Ville Basse, naissent au fur et à mesure de la lecture, et on ne peut s’empêcher d’aimer cette ville. Toute sa violence, son désespoir, mais aussi toute sa force, sa multitude frappent de plein fouet. On la sent exister, vibrer de vie. Et la vie dans la Ville Basse, comme dans la Ville Haute, n’est pas des plus belles, ce n’est pas un conte de fées.

La vie dans la Ville Basse est comme un rythme de basse lancinant, pareil à une mélopée qui ne demande qu’à exploser. La musique est très présente dans le roman, et malgré mes minces connaissances musicales (en électronique et autres), j’ai perçu intuitivement toute sa force, l’atmosphère qui en découlait, et qu’elle créait. Les différents protagonistes aiment se perdre dans les différents rythmes musicaux, leurs seuls véritables moments de volupté. La musique est aussi une drogue, un personnage à part entière qui s’infiltre dans vos pores et vous hypnotise.

Un roman difficile à lâcher, tant l’ écriture de Madani est hypnotique. La violence, elle-même est fascinante, qu’elle soit rentrée ou qu’elle éclate, elle ne fait qu’un avec l’histoire. La vie dans le Paris de 2013 est une histoire de violences, une violence issue d’une fracture de plus en plus immense entre les nantis et les pauvres, mais c’est aussi la violence d’un monde rongé par les malversations, par la corruption (le maire et le gouvernement sont des amis du plus gros caïd de la ville…), une violence également intellectuelle où le monde journalistique dépend de Google et de Apple, et où la distraction importe plus que l’information.

Un roman noir, donc, mais aussi un roman d’anticipation. Une atmosphère singulière, une écriture brillante. En effet, la narration de Madani évolue selon ses personnages. Langages, expressions, tout colle comme une seconde peau. Le prof, le dealer, les mafieux, tous s’expriment différemment, c’est à dire qu’ils sont vraiment là, présents dans leurs habitudes de langage, dans leur familiarité, et lire leurs éructations devient un véritable plaisir littéraire.

« Non: il mitraillait, à coups de mots. Ouais. Il les débitait à la vitesse d’un rapide se jetant dans un canyon. Et les mots étaient durs, man. Duuuurs….Ils te tuaient, ces mots. Le bouffon à la trompette continuait, il s’arrêtait pas, non, il continuait à tuer avec ses mots, à tuer, il lâchait des phrases encore plus violentes qu’un enfoiré de détenu pendu au téléphone public de la prison… On voyait tout, man, tout, on allait tout au bout de l’enfer, tout au bout… Au bout du fil, triple connexion: la daronne du détenu, sa régulière, et la chair de sa chair- un petit lardon couinant dans le combiné… Attention, attention temps imparti à cette communication longue distance: bientôt expiré… Le gardien se pointe et lui gueule de raccrocher… Et son codétenu vient juste derrière lui dans le file de 5 minutes de téléphone, il sent son souffle sur sa nuque, genre: Grouille-toi mec, grouille-toi mes, grouille-toi, mec! Et le détenu, il se grouille, il se grouille et il transpire, il se grouille et il souffle, les enfoirés de taulards et toute cette merde pénitentiaire! des mots durs, coupants… Des mots qui te tuent, man… Mots hématomes… Mots ecchymoses… Mots traumas… Mets-toi dans la peau de ce détenu, prêt à suriner pour une minute de téléphone en rab, toute sa putain vie courant dans un fil électrique!

Et Lamar, il s’y met, dans la peau de ce fondu, il y est, à fond.

Il y est- les pieds dedans: le truc lâché par ce gamin c’était ça et même pire; ça vous glaçait le sang; ça remontait des canalisations percées de l’enfer, ça vous tuait même après la mort. » (page 173)

« Il n’avait pas le courage d’assister à ce combat douteux que les gamins se livraient aux mots, guerre de tranchée syntaxique pour certains, escarmouches ou blietzkrieg pour d’autres, phonèmes à t qui explosaient entre les lignes, l’acier d,un stylo baïonnette tranchant dans la chair des lettres… Métastases de métalangages…

Est-ce qu’il y croyait encore? En tout cas, il pouvait encore les voir. les imaginer, ces gamins dont il rêvait, les étudiants passionnés, idéaux, pleins d’ambition, qui marcheraient sur des cadavres de verbes et de substantifs encore fumants, cracheraient sur le tas de métaphores calcinées et ratatinées au fond de al tranchée, dégoupilleraient des épithètes et les jetteraient sur une feuille, une putain de feuille blanche qui à elle seule symboliserait une autre monde, intact et loin, très loin de la Ville basse et de son époque désincarnée, stérile, stupide! (page 193)

Je sais que suggérer ce roman au sein de mon travail, va être tout un combat. Entre les « c’est trop français, ils ne comprendront pas » (qui est une rengaine habituelle, sauf lorsqu’il s’agit de la Comtesse de Ségur ou autres classiques….), la peur d’un roman quelque peu violent (alors qu’il aborde des termes en demande parmi les professionnels de l’éducation)… Bon, j’arrête ici la digression!

Enfin, bref, de toute façon, ce roman en vaut la peine. Et il chez Sarbacane, bien sûr! (qui d’autres sinon?) Sarbacane avait d’ailleurs publié Pas raccord, de Stephen Chbosky. Pas raccord est MON livre, un livre fétiche,  j’en avais parlé ici.

Vivement, la suite!

Ciel liquide (Ghetto Vortex, saison1), Karim Madani, édition Sarbacane, 2010.

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