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La Crise d’ octobre 70. « On se réhabite »

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La Crise d’ octobre 70. Alors que les ouvrages se multiplient sur la question, on se demandait si la littérature jeunesse allait, elle aussi, y avoir droit.

Peu de romans abordent ce pan de l’histoire québécoise (il n’y a aucun documentaire en jeunesse….). Il y a eu L’oiseau rouge de Denis Côté, réédité chez Québec Amérique en 2008, puis en 2009, La nuit des cents pas, de Josée Ouimet, aux éditions Hurtubise. Au sujet de ce dernier, la critique de Daniel Sernine dans la revue Lurelu est lapidaire, car il y relève, en plus d’un style et d’une intrigue laissant à désirer, des incohérences et anachronismes historiques. Je passe donc mon tour sur ce roman.

L’oiseau rouge s’intitulait auparavant Traque dans la neige et était paru en France, en 2000, chez Albin Michel. Puis, Denis Côté l’a retravaillé pour une publication au Québec en 2008 (pour la petite histoire, allait ici). Le Front de Libération du Québec renaît de ces cendres 30 ans après, et le roman met en scène un jeune homme naïf tombant en amour pour une jeune femme flamboyante et membre de ce mouvement. Cette lecture est lointaine dans ma mémoire, mais je conserve d’elle un agréable moment. À relire, donc.

Tout ce petit préambule pour vous parler de deux romans, parus chez Boréal. Deux romans, deux réussites.

Le premier, Mesures de guerre, signé par André Marois, met en scène un jeune garçon, Gabriel, 10 ans, féru d’histoires de guerre et à l’imagination galopante. Pour Gabriel, la réalité va dépasser la fiction lorsqu’il va découvrir une jeune femme séquestrée dans une chambre. A-t-elle été enlevée par le Front de Libération du Québec? En ces temps troublés, Gabriel ne sait comment se faire entendre, ses amis ne le croient pas, alors qu’en sera-t-il des adultes? D’autant plus que les arrestations arbitraires se multiplient et que les grands contestent les actions policières. Le jeune garçon mène donc l’enquête.

Difficile de ne pas craquer pour ce petit gars de 10 ans. Sa vision du monde des adultes, ses interrogations sur la crise, ses observations, son imagination débordante, le contexte politique et social, tout est calibré de façon efficace. La caractérisation du personnage nous permet d’entrer de plein fouet dans cette Crise d’octobre via le regard d’un enfant. Le lecteur parvient à cerner combien cette période fut sombre et délicate. Derrière la fascination d’un jeune garçon face à l’irruption de l’armée dans son quotidien urbain se dessine aussi l’apprentissage de la vie d’adulte, mais c’est surtout l’incursion dans une période importante de l’histoire du Québec et méconnue par la jeune génération, ou encore par les nouveaux arrivants, comme moi. Gabriel ne parvient pas à tout cerner. Alors que certains cautionnent les actions du FLQ (il faut se faire entendre), d’autres sont contre (la violence ne résout rien). C’est en assistant à ces désaccords que Gabriel va se rendre compte que ce conflit est loin d’être simple. Tout la complexité de l’époque s’exprime ici dans les yeux et les réflexions d’un petit garçon de 10 ans, et c’est cela qui rend le récit si vivant et si captivant. 

Mesures de guerre permet de ressentir, de voir ce que Octobre 70 a été, au niveau politique, mais aussi social et humain. Bref, un portrait réussi de cette période trouble. On en redemande, même!

Je pourrais faire également la même critique pour 21 jours en octobre de Magali Favre, tant l’atmosphère et la tension sont admirablement rendues. Ce roman s’adresse à un public adolescent, alors que Mesure de guerre se prête plutôt pour des lecteurs de 9/10 ans.

Gaétan a 16 ans, il travaille à l’usine. Il fait face à l’arbitraire, au mépris, à la suprématie canadienne anglaise.  Il s’éveille à la révolte, celle des laissés pour compte, des petites gens, et en tombant amoureux, il découvre ce que sont les revendications politiques de la nation québécoise. En croisant Gaston Miron, il met enfin des mots sur ce qu’il parvient à peine à saisir : la naissance d’un sentiment d’appartenance et d’une conscience politique.

Un passage illustre parfaitement le combat du poète pour la langue, un thè me encore d’actualité.

« Le peuple canadien-français parle français. Il utilise des mots d’anglais, bien sûr, mais la structure de sa langue est française.

« Nos élites, par contre, parlent un français avec des structures de phrases anglaises. J’en entends chaque jour. Écoutez bien les ministres, les politiciens parler. Leur langue a l’air du français, il n’y a pas un mot d’anglais, mais c’est de l’anglais. Nous sommes une langue en dessous d’une autre langue. À force de se prendre pour un autre, on devient un autre. Notre langue est une langue dépendante. Elle évolue d’après le schéma de l’autre. L’autre est dans notre langue.

« À moins que tu décides de changer ça.

« Alors, pour rétablir le discours français, il faut s’arracher l’anglais de la gueule.

« Il faut que notre langue soit souveraine.

« Alors, on se repayse.

« On se récupère.

« On se réhabite. »

Un instant de silence. La classe est figée, abasourdie par ce discours. Puis, c’est un tonnerre d’applaudissements.

Gaétan a les larmes aux yeux.

Il pense à Mme Maheu.
Il découvre que d’être capable de mettre des mots sur une souffrance, c’est déjà en atténuer la douleur. C’est déjà commencer à se reconstruire.

Magali Favre exprime avec justesse le tumulte de l’automne 70: les désespoirs, les violences, l’injustice. Voilà ce que fut octobre 70.

La révolte menée par le FLQ est exprimée ici dans toute sa complexité. Contexte social, contexte politique, contexte national, tout est habilement mené, de même que les actions du FLQ. Ce sont différentes tranches de la population qui s’expriment ici, à travers la plume de Magali Favre, à travers les yeux de Gaétan. Aucun jugement n’est posé ici, des faits sont posés,  le lecteur s’imprègne ainsi d’une époque, s’immerge dans l’injustice, l’arbitraire, la violence, la révolte. Il pose se yeux sur un pan de l’histoire pour ne plus s’en détacher et vient à se demander : que reste-t-il d’octobre 70 aujourd’hui?

Le Devoir a aussi aimé.


Mesures de guerre, André Marois, Alain Pilon (ill.), Boréal, coll. Boréal junior, 2010.

21 jours en octobre, Magali Favre, Boréal, coll. Boréal inter, 2010.

La nuit des cent pas, Josée Ouimet, Hurtubise, coll. Atout Histoire, 2009.

L’oiseau rouge, Denis Côté, Québec Amérique, coll. Titan, 2008.

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  1. Mais c’est que ça me donnerait envie de lire du jeunesse! 🙂

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