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Littérature, jeunesse, liberté : vive le désordre !

Publié le

Dans la série des articles sur la censure, je publie ici un article que j’avais écrit pour Le Délivré, le blogue de la librairie Monet, en 2009. À l’époque c’était déjà un sujet qui me fascinait et que je questionnais.

Thierry Magnier, éditeur. Guillaume Guéraud, auteur. Antoine Dole, auteur, Malin Lindroth, auteure. Ajoutons à cette liste, non exhaustive, une petite nouvelle : Margo Lanagan. Leurs points communs ? La littérature, le pouvoir des mots, mais surtout la peur qu’ils impulsent. Encore, toujours.

Un débat resurgit régulièrement dans le milieu littéraire, un peu comme la mauvaise herbe. Le cadre en est, cette fois, le Royaume-Uni. L’atmosphère est orageuse, rien de typiquement britannique, la censure n’officiant sous aucune nationalité en particulier. L’objet des passions ? Un roman : Tender Morsels, de Margo Lanagan, et son contenu.

L'édition pour ados et celle pour adultes...

L’édition pour adolescents et celle pour adultes…

Alors, dans le désordre : un viol collectif par des nains, un inceste, une scène de sexe entre une sorcière et un nain, le mot salope. Un roman édité avec deux couvertures différentes : l’une pour adultes, l’autre pour adolescents. Voilà pour le désordre.

De part et d’autre les avis fusent, avec entre autres ceux de Philipp Pullman et d’Anne Fine, et chacun prend position. Il est toujours question de valeurs sociales et morales, de liberté, de censure, de réalité, de ce qui est acceptable en littérature jeunesse, et ici, adolescente. Acceptable. La littérature se doit, pour certains, d’être acceptable.

Le roman de Lanagan effraie par son contenu, par les images qu’il crée ou renvoie, par les émotions qu’il provoque. Les éditeurs ont tout de même choisi d’avertir leur lectorat avec un avertissement à l’intérieur du livre. Mais ce n’était pas suffisant ; des parents se sont indignés que le roman soit publié dans une collection pour la jeunesse sans avertissement de lecture sur la couverture.

Tender Morsels est un exemple parmi tant d’autres. Je mourrai pas gibier, de Guillaume Guéraud, Je reviens de mourir, d’Antoine Dole, ou encore la collection «D’une seule voix» aux éditions Thierry Magnier (avec notamment Quand les trains passent, de Malin Lindroth) ont fait aussi couler beaucoup d’encre, et surtout beaucoup de fiel. L’agitation autour de Tender Morsels va plutôt avoir pour effet d’attiser les curiosités ! Mon intention de le lire en est d’autant plus grande, et ce, même s’il n’est pas encore traduit en français…

Faut-il que l’acte de lire soit entièrement balisé? Qu’il se restreigne à un schéma social défini ? Définir un schéma social le corrompt par là même, car cela sous-tend l’idée que la lecture doit correspondre à des normes émotionnelles et sociales. Et donc que la lecture et la littérature, pour répondre à ce schéma, ont des devoirs et sont, de façon intrinsèque, des devoirs. De plus, aimer lire est devenu une obligation, un objectif, même. Ne pas aimer la lecture est actuellement une tare. Si lire devient un devoir, un objectif, qu’en est-il des livres ? Doivent-ils tendre aussi vers un objectif ? Lequel ? Celui de correspondre, de s’assimiler à un schéma social prédéfini et toléré ?

Un monde à la vision unique, brrr…

La littérature n’est pas un sentier balisé. Elle est un chemin, un labyrinthe, une spirale parfois. Les contenus jugés choquants, tendancieux, sont souvent un miroir social et humain mis en exergue, et duquel le lecteur extrait des interrogations, des remises en question. Il pose un regard autre sur lui, sur son rapport au monde. Parfois, non. Cela importe peu. La lecture est un voyage, un moment qui n’appartient qu’a soi. Elle ne doit en aucun cas être jugée à l’aune de considérations rigoureusement moralisatrices, consensuelles, ni inversement à celle «d’un élitisme libertaire» outrancier. Le lecteur est seul maître et ne doit pas dépendre d’une ligne de conduite dessinée et imposée par autrui. Il en va de sa propre construction, de son propre cheminement, de l’élaboration de soi en tant qu’être réfléchi, mais il en va aussi, tout simplement, de son propre plaisir.

Baliser la littérature jeunesse sous prétexte de protéger les jeunes lecteurs, souci certes louable, mais qui en aucun cas n’est un référent littéraire, revient à dénier leur liberté, leur jugement, mais aussi la multiplicité de la lecture, de l’imaginaire et du monde. Si le contenu est souvent remis en cause, à aucun moment l’objet littéraire en tant que tel n’est mis en avant, questionné ! Et ce, ni par les médias (pas tous), qui se font uniquement l’écho rapace de ces continuels débats, ni par ses détracteurs, comme si la littérature, autrement dit l’acte et l’art de raconter, était un artefact, un accessoire, une option… lorsque le public n’est pas un adulte. Les commentaires sur ces ouvrages qui créent le scandale sont souvent d’ordre émotionnel. Il s’agit donc de lectures que certains lecteurs-détracteurs n’ont tout simplement pas aimées. Leur ressenti serait alors seul juge de la valeur morale et sociale d’une œuvre, de sa pertinence et de sa qualité littéraire ? Soit un jugement qui se ferait selon des limites personnelles érigées en système de valeurs, en guide de la raison.

Lire est un acte individuel, un acte où l’on est libre, où l’on se sent libre. Libre d’éprouver ses limites. Ou pas. Encore faut-il en laisser l’occasion au lecteur… Lire est un chemin où l’on s’égare, parfois. Libre ensuite aux lecteurs de revenir sur des lectures qui leur correspondent plus. Marquer au fer rouge, éviter les lectures dites « difficiles » doit relever d’un choix personnel. Choisir ses livres est jubilatoire, un acte guidé par le plaisir, l’envie, le défi aussi.

Lire est une errance. C’est plusieurs façons de partir, de dire Au revoir, Farewell, Auf wiedersehen. Lire implique aussi la multiplicité du retour, Bienvenue, Welcome, Willkommen. Lire est une errance nécessaire pour s’éloigner et mieux se rapprocher de soi et de l’autre.

Lire, c’est tout ; c’est parfois rien, parfois même n’importe quoi. C’est cela qui est jubilatoire : tous ces possibles, toutes ces libertés, toutes ces directions que le lecteur est libre d’embrasser. Ou pas. Lire, c’est faire des ricochets dans l’eau, dans les nuages, de la façon qui nous plaît, en fermant les yeux ou en les gardant grands ouverts.

Tender Morsels, Margo Lanagan, Random House Children’s Books, 448p.

Je mourrai pas gibier, Guillaume Guéraud, Rouergue, coll. « DoAdo Noir », 75p

Je reviens de mourir, Antoine Dole, Sarbacane, coll. « Exprim’ », 135p.

Quand les trains passent, Maln Lindroth, Actes Sud, coll. « D’une seule voix », 64p.

Article reproduit avec l’autorisation de la librairie Monet.

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  1. Alice,

    Je te rejoins tout à fait dans tes propos et questionnements. Le droit de ne pas lire, le droit d’aimer lire, le droit d’être choqué, malmené, le droit du libre arbitre quant à continuer ou pas sa lecture, le droit de pouvoir se questionner sur le monde qui nous entoure, le droit de choisir!

    Mon « petit » voisin est un lecteur assidu, on partage beaucoup et il s’arrête lorsque cela ne lui convient pas, lorsque cela le pousse dans des retranchements trop durs… Ainsi par exemple il n’est pas allé au bout du BUs de madeleine Robitaille…

    Je note (comme toujours lorsque je passe ici, héhé) les titres dont tu parles. Je connaissais uniquement l’adaptation en roman graphique par Alfred de « je ne mourrai pas gibier ».

    Bonne journée.

    Réponse
  2. Bon je vais faire de la pub pour mon blog 😉 J’en parlais là
    http://lectibulles.blogspot.com/2011/05/le-bus-de-madeleine-robitaille.html

    et auparavant j’avais lu un com chez Yulenka, ici :
    http://yulenka.canalblog.com/archives/2010/08/02/18724176.html

    Réponse
  3. Hummm… Merci pour ce bel article militant, Alice ! En France, la loi sur la littérature jeunesse de 1949 ne veut plus dire grand-chose… quand elle est appliquée ne serait-ce qu’à un roman en collection ados, par exemple.

    Réponse
  4. j’aime bcp bcp ton billet. bravo et encore !

    Réponse

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