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Antoine Dole, Exprim’, Tibo Bérard et Romane sous le pissenlit. 1/3

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En 2008, j’ai eu entre les mains une bombe littéraire. Un choc tant du point de vue du fond que de la forme. Cette déflagration, c’est le roman Je reviens de mourir, d’Antoine Dole dans la collection Expri’m chez Sarbacane. En 2008, Je reviens de mourir a lancé une polémique sur les blogues de lecteurs, de bibliothécaire et sur Citrouille cela a pris une  autre ampleur. Et la littérature dans tout ça? Elle était allégrement mise de côté. L’équipe éditoriale de Sarbacane avait publié une lettre forte et à l’image de la littérature proposée par Exprim’.

Lors d’une table ronde sur la censure à laquelle je participais, le livre a été mentionné. Sophie assistait à cette discussion et cette lectrice insatiable a pris le titre en note. Quelques jours plus tard, elle m’en parle: elle est complètement soufflée et déstabilisée par sa lecture. Et là, en parlant ensemble du livre, l’idée « pop »: contacter l’auteur: Antoine Dole, le créateur et directeur de la collection Exprim’: Tibo Bérard et une lectrice, Romane pour réaliser une entrevue croisée, discuter de la polémique, mais surtout de littérature jeunesse et de création. Sous le pissenlit et Sophie voulaient en savoir plus…

Entre 2008 et 2012, que s’est-il passé? Comment a évolué la collection? Et la littérature? Et Antoine Dole? Et les lecteurs?

Mais pour commencer: le livre. Voici donc le commentaire que j’avais écrit à son sujet à l’époque. Petit retour dans le temps….

Je reviens de mourir est un roman dont on ne se sort pas indemne. Le cœur et le corps sont bousculés, écharpés.

Marion aime Nicolas, jusqu’à accepter la violence, la soumission. Eve, elle, se noie dans le sexe pour mieux détruire toutes aspirations à l’amour. Entre l’amour, la violence, le désespoir, auront-elles la force de vivre, de survivre ?

Je reviens de mourir fait partie de la collection Exprim’, une collection qui innove, une collection orale, hybride, interactive qui laisse les nouvelles écritures et les nouveaux conteurs donner de la voix. Elle s’adresse aux jeunes adultes. Bien sûr, qu’est-ce qu’un jeune adulte ? Il n’y a pas de définition calibrée, toute faite. Plus ados, pas encore adultes… Pour ces romans parfois durs, dérangeants, une seule option, demandez conseil à votre libraire. Chaque lecteur est différent, chaque lecteur a des goûts, des attentes, des envies différentes, le libraire le sait, en est conscient. Je reviens de mourir a fait l’objet de polémiques, d’attaques virulentes. Je ne souhaite pas revenir sur celles-ci. Je n’y ai pas vu de misogynie, je n’y ai rien décelé de malsain. Certes, ce roman est cru, il dérange, mais la littérature n’est pas un art prédictible, elle ne doit pas correspondre à des stéréotypes, des archétypes. Elle peut parfois bousculer. La littérature est multiple, elle est une liberté. La lecture aussi.

Je reviens de mourir, c’est avoir le souffle coupé, c’est le cœur qui bat à cent à l’heure, c’est l’arrêt cardiaque et fermer les yeux. Puis doucement la vie reprend, le souffle aussi, mais une fois les yeux ouverts, la vie n’est plus pareille. La littérature c’est cela aussi, parfois. Lors de la lecture j’ai perçu un chant où, malgré la noirceur, les mots regorgent de vie, une vie qui se cherche, explose, ne demande qu’à éclore. Une vie qui même si elle se perd et meurt dans les tréfonds humains est la vie. L’écriture d’Antoine Dole est bouleversement, elle est errance. C’est un souffle saccadé où le lecteur se cherche tout en s’y noyant avec délice et douleur. Douleur de voir souffrir les personnages, envie de les sauver. Délice de savourer une écriture qui est un ouragan de finesse, de rage, de poésie.

D’après une libraire, Antoine Dole « n’est pas Flaubert ». Non, il ne l’est pas, il est Antoine Dole, écrivain.

Voici la première partie de cette entrevue croisée que Tibo Bérard, le directeur de la collection Exprim‘, nous a accordée.

«Expri’m : essayer des choses du point de vue du langage, de la forme, et l’envie de s’amuser avec la littérature.»

Pourriez-vous vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?

J’ai fait des études littéraires. Avant de lancer la collection Exprim’, j’ai été journaliste pour le magazine littéraire Topo qui explorait tous les genres de livres sans hiérarchie, c’est-à-dire qui traitait aussi bien de mangas, de romans, d’essais que de romans étrangers. Cela m’a enseigné l’appétit de lecture et la désacralisation de la littérature.  Le magazine a duré deux ans. Pendant que j’y travaillais, je me suis rendu compte que, en tant que lecteur jeune – j’avais 23 ans à l’époque – je lisais des romans classiques de par ma formation et, en romans contemporains, essentiellement des romans américains… comme beaucoup de gens de ma génération, parce que la littérature française c’est une littérature qui n’est pas très connectée à son époque, pas très rock’n’roll, et qui est une littérature très cérébrale, très intimiste. Elle est un peu trop uniquement ça, à mon sens.

J’avais ça en tête de façon très empirique, c’était uniquement un ressenti et je me disais que c’était un peu dommage qu’on n’ait pas des Ellroy français, qu’on n’ait pas des gens qui soient des conteurs, des raconteurs d’histoires maniant une langue qui s’entende et se voit aussi, et que l’on ne soit pas juste dans cette sorte de sobriété très française. J’aime beaucoup les auteurs truculents, c’est ma sensibilité personnelle.

Et la collection Exprim’ dans tout ça ? Quelle est son histoire ? Est-ce que la collection est venue combler un manque dans la littérature jeunesse en ce sens où elle n’a pas peur de publier des textes différents et forts ?

Lorsque  le magazine s’est arrêté (parce que la vie de la presse est très compliquée…), j’ai eu envie de voir « de l’autre côté du miroir ». J’ai contacté Sarbacane qui, à l’époque, ne publiait que des albums jeunesse. J’ai eu un rendez-vous avec les éditeurs. Ils avaient en tête de lancer une collection de romans, mais je ne le savais pas. Nous avons discuté et je leur ai dit, un peu comme ça, que je trouvais dommage qu’en France on ne s’intéresse pas plus aux jeunes en général, qu’on n’essaye pas de proposer plus souvent une littérature percutante, c’est-à-dire à la fois plus proche de son époque (et qui s’inspire de la musique, du cinéma, des séries télé) et qui s’empare du réel. Et là, j’évoque les cultures urbaines, qui, à l’époque, étaient en train de « s’anoblir » un petit peu aux yeux du grand public, je parle de ces auteurs qui pourraient notamment venir des scènes musicales, de la réalisation, des gens qui seraient un peu multi-plumes aussi. Bref, des gens qui écriraient un roman sans forcément vouloir faire allusion à toute l’histoire littéraire française, qui le feraient pour le plaisir de l’histoire mais aussi de la langue, en travaillant à produire une écriture innovante, de façon décomplexée et en n’hésitant pas à faire référence aussi bien aux Sopranos, à Dexter, qu’à un roman américain, qu’à Lamartine ou Victor Hugo. Aujourd’hui, dans mon discours, c’est assez construit, alors qu’à l’époque c’était vraiment très intuitif !

Je voulais promouvoir des romans qui seraient libres de flirter avec tous les genres imaginables, mais qui, en revanche, auraient un seul cœur, un seul nœud : celui de la langue.

Sophie : Comment a été fait le choix de la décrire comme pour les 15-25 ans ? Est-ce pour la protéger de la censure des adultes ?

J’ai parfois parlé des « 15-25 ans » en effet, mais c’est un abus de langage en fait, parce que je n’ai jamais pensé la collection comme ça. Je n’ai jamais pensé par tranches d’âge. On ne s’est pas dit « les ados aiment ça, donc on va leur donner ça », c’est plutôt l’inverse. On se disait : qu’est ce que quelqu’un de jeune peut avoir envie de lire en général ? Et « jeune », dans ma tête, cela ne voulait pas dire âgé de tel âge, c’est surtout un état d’esprit, ça veut plutôt dire quelqu’un qui a envie de sortir d’une littérature un peu poussiéreuse, d’être dérouté. Quand on a vu arriver Sarcelles Dakar d’Insa Sané, on s’est dit « lire un roman pareil à 15 ans, c’est une expérience de lecture particulièrement intéressante » – mais ça l’est également à 30, 40, 50 ans. Après, c’est vrai, on a été un petit peu amené à faire des raccourcis pour expliquer le projet et pour se faire comprendre.

Finalement, ce sont les prescripteurs qui vous ont amené à parler de tranches d’âge…

C’est vrai… parce qu’on est diffusé dans le réseau jeunesse, et que ce réseau est encore en pleine mutation, chose qui prend forcément du temps. Rétrospectivement, je crois que ça s’est fait parce qu’on était un petit peu avance sur notre temps. Lorsque je repense aux accrochages que nous avons eu avec certains prescripteurs, au début, c’était aussi dû au fait que dans les premiers temps de la collection, un livre comme Je reviens de mourir d’Antoine Dole se retrouvait parfois en librairie à côté de romans qui étaient des romans vraiment « ado », juniors.

Nous, avec cette collection, on avait en fait envie d’inventer un espace en librairie qui n’existait pas à l’époque… mais qui commence à exister depuis peu ! Nous ne sommes pas libraires, ce n’est pas à nous de poser cette question de la diffusion, mais nous avons été amenés à y participer d’abord parce que c’est une question qui nous intéresse beaucoup et parce que la question du lectorat est liée à la question de la création. Le questionnement du lectorat est aussi crucial : comment faire entrer les jeunes en librairies, alors que son public vieillit ? Je ne vois pas pourquoi les jeunes iraient mois dans les libraires que les adultes, ce n’est pas une fatalité ! Mais il faut se réinventer pour obtenir des résultats, à l’heure de l’iPad. Lors d’un déjeuner que nous avons organisé avec des libraires et des bibliothécaires, on s’est aperçu qu’il y avait un vif intérêt de la profession pour ces questions-là : certains libraires ont parlé de leurs expériences de rayons jeunes adultes qu’ils ont mis en place dans leurs librairies, comment un rayon a été déplacé pour être mis à coté des poches en adulte justement, pour attraper les ados et les jeunes autour d’une littérature, disons… plus percutante, plus immédiate que la littérature générale.

Sophie : Y a-t-il un titre que vous êtes particulièrement fier d’avoir osé éditer? Pourquoi?

Je les aime tous, mais pour répondre à votre question, Je reviens de mourir, d’Antoine Dole et Du plomb dans le crâne d’Insa Sané ont marqué une étape forte. À mon sens, ils font partie des meilleurs de ma collection, j’en suis extrêmement fier.

Pause anecdote !

J’ai une anecdote concernant la naissance du premier roman de la collection :

Alors que je réfléchissais à ce projet qui n’était encore que virtuel, j’ai appelé le label du groupe de rap que j’étais en train d’écouter – le groupe Sniper – et je leur ai parlé de mon idée de collection. Et là, le manager me parle d’un autre artiste de son label qui a écrit un roman et qui le lui a confié en espérant qu’il pourrait l’aider à trouver son éditeur. Ce roman, c’est Sarcelles-Dakar. Ce roman, en lui–même, raconte la collection : première partie est très dialoguée, rapide, et la seconde est en rupture complète, très lyrique, onirique même, racontant l’Afrique dans sa réalité et dans sa magie. Insa Sané est par nature un auteur hybride, admirateur de Lamartine aussi bien que fan de Hip-hop et lecteur de Iceberg Slim, et il marie toutes ces tendances pour produire une fiction novatrice.

Pour d’autres auteurs, je les ai rencontrés en faisant des recherches sur Google par mots-clé, en écrivant « livres pétaradants », ou en cherchant sur myspace !

Autour de Je reviens de mourir et de la polémique…

Vous doutiez-vous de la polémique que le livre allait créer ?

Non, avant la publication, j’étais complètement naïf ! Je ne pensais qu’au public et n’imaginais pas une seule seconde les remous que cela allait provoquer. On avait de temps en temps un commentaire un peu vieillot sur un blog ou l’autre concernant les titres précédents mais c’était très rare, et dans l’ensemble la collection avait vraiment été bien accueillie. Quand on a créé la couverture de Je reviens de mourir, j’étais même sûr que ça allait cartonner ! On s’est dit « Ce roman est punk, poétique et puissant, imaginez l’impact sur une lectrice de 16 ans en quête d’une lecture un peu pimentée ! »

Et la polémique en tant que telle ?

Sur la quatrième de couverture, j’ai choisi un extrait extrêmement parlant, parce que je ne voyais pas de raison de mentir au lecteur. L’idée, c’était de dire que ce roman parle de sexe, et que c’est cru. Les lecteurs ne sont pas débiles. Les lectrices de 14 ans que j’ai vues dans les salons, elles lisent la 4ème de couverture, et si elle l’achètent c’est qu’elle veulent le lire. Si elles ne veulent pas, elles ne l’achètent pas. Ces filles de 13/14 ans, lorsqu’elles ne sont pas prêtes, c’est très clair. Elles n’ont pas du tout envie d’entrer dans un univers si elles sentent qu’elles ne vont pas prendre plaisir à la lecture. Donc, les premiers temps, on pensait uniquement à nos lecteurs, et on n’a rien vu venir.

Et, puis on a vu arriver sur des blogs des commentaires au sujet de sa publication en jeunesse. À l’époque j’expliquais régulièrement pourquoi on avait situé cette collection en jeunesse. J’ai beaucoup répété que : non ce n’était pas un roman « pour ados », mais que oui c’était un roman « de la jeunesse » au sens d’inventif, percutant, punk. C’était laborieux à expliquer. On aurait très bien pu placer Exprim’ en littérature générale, mais on n’a pas eu envie de le faire. On trouvait intéressant de jeter ce pavé dans la mare, de mettre ces bouquins dans les mains des jeunes. C’est comme cela qu’on l’a pensé. Je ne le regrette pas, mais c’est vrai que c’est un point de vue  singulier. En littérature générale, on ne nous aurait pas cherché des poux sur l’aspect moral… mais d’un autre côté, on ne nous aurait pas vus, ça c’est vrai aussi ! Et en littérature jeunesse on peut inventer plus de choses car c’est un territoire très en friche, neuf.

Bref, lorsque j’ai vu arriver les premiers articles, je me suis dit, bon c’est un peu rétrograde, et je me rappelle même qu’Antoine m’a dit : tiens, c’est le Moyen-âge ! On ne comprenait pas, en fait. Ça rimait à quoi de dire, « oh là là c’est désespérant, c’est glauque » ? Le monde n’ est pas forcément toujours réjouissant, et en fait je ne voyais pas le rapport avec la question de la littérature. La littérature n’est pas faite pour « donner des couleurs » aux lecteurs, jeunes ou non ! Et puis après, la polémique avec la revue Citrouille a amené les choses à un autre niveau. Ç’a été assez douloureux en réalité, bien qu’instructif, comme toutes les expériences « critiques ».

La polémique qui a entouré le livre concerne sa classification en jeunesse. J’ai l’impression que c’est en fait la représentation que se font les adultes – qu’ils soient prescripteurs ou pas – de la jeunesse et de la littérature jeunesse que le roman a en fait bousculé ?

Exactement. Le premier élément de votre réponse, c’est celui que j’ai perçu à l’époque : les adultes ne se souviennent pas de leur propre jeunesse et ne connaissent pas la jeunesse d’aujourd’hui. C’est à cela que j’ai pensé dans un premier temps après avoir lu l’article d’Ariane Tapinos et ce qui a suivi. Mais en fait, avec le temps, je me suis aussi rendu compte que – et là, c’est le deuxième élément de votre réponse qui est important – les adultes avaient également une certaine vision des livres jeunesse, que nous avons aussi bousculée. On a essayé de proposer un roman en disant : on entre dans le secteur jeunesse pour ajouter, en quelque sorte, une nouvelle branche à la littérature jeunesse, qui sera un élément de littérature vraiment accessible à tout public et à tout âge, mais, disons, un peu plus branché, plus rock, plus jeune. Et je crois que cette branche est arrivée trop tôt. Il se trouve que plus tard, un certain nombre de confrères ont mis en place des collections « Jeunes Adultes » et de littérature percutante …

Aujourd’hui, on n’a plus du tout ces problèmes-là avec les prescripteurs. Mais pendant un certain temps, ça a enfermé Exprim’ dans l’image de LA collection noire, trash, alors que le cœur de la collection n’a jamais été la noirceur. La noirceur, c’est juste un élément adjacent, et pas toujours présent dans nos livres, loin de là.

D’un autre côté tout ça nous a permis de beaucoup réfléchir à la collection : à ce qu’on voulait dire, pourquoi on était en jeunesse, quelle jeunesse on voulait toucher. Beaucoup d’auteurs, au moment où je les publie, se demandent pourquoi ils sont « en ado », ils veulent être lus par tout le monde (et ils ont raison !). Ce à quoi je leur réponds donc que le secteur jeunesse est en réalité un espace qui leur offrira cette liberté-là – les adultes s’y rendent de plus en plus –, et bien plus… même s’il faut accepter le fait que cela vient / viendra avec sa mutation, et donc avec du temps.

Et quelle est votre définition de la littérature jeunesse ?

Si mes romans sont en jeunesse, eh bien c’est parce qu’ils sont rapides, modernes et connectés à leur époque. Littérature jeunesse, je l’entends au sens d’une littérature « jeune ». Quand je pense jeunesse, je ne pense pas à l’enfance mais plutôt à la curiosité, à la fougue de la jeunesse, à quelque chose d’un peu explosif. Chose qu’on ne trouve pas en littérature générale, parce qu’il y a le regard des pairs et ce côté un peu salon parisien… Par exemple, quand Insa Sané fait un gros clin d’œil à Pulp Fiction en plein milieu de Du plomb dans le crâne,  ce n’est pas quelque chose qu’on trouve en littérature française.

En littérature jeunesse, le rôle du prescripteur prend beaucoup de place. Ainsi, même si certains ont reconnu la voix littéraire dans le roman d’Antoine Dole, la question de la prescription a surpassé cet aspect. On souhaite que la littérature jeunesse soit considérée comme de la vraie littérature, mais sa reconnaissance n’est-elle pas en, quelque sorte, gangrenée par l’aspect moralisateur de la prescription qui lui est associé ?

Oui, c’est vrai. Lors d’une rencontre avec des libraires, l’un d’eux a dit : Vous savez, le problème c’est qu’entre le livre et le lecteur il y a parfois trois, quatre médiateurs. Ça, c’est juste. Mais le problème concernant la place du médiateur, ce n’est pas qu’elle est trop grande, c’est qu’elle est mal pensée ou plutôt qu’elle n’a pas encore pris acte des changements de l’époque. Trois ou quatre censeurs, c’est un obstacle ; trois ou quatre passeurs, c’est une chance !

Ce même libraire a ajouté quelque chose de très intéressant : ce qui est satisfaisant pour un libraire, c’est que vous voyez grandir vos lecteurs, parfois, et vous arrivez à un moment où vous avez eu des lecteurs qui ont eu 11-12 ans, et vous leur avez vendu Cherub, Harry Potter, que sais-je, disons des romans vraiment junior, et puis à un moment donné ce lecteur a 16 ans, il s’intéresse au cinéma, aux séries télé, et là vous allez lui proposer justement des romans plus puissants et ouverts sur le monde. Et à la différence d’un client adulte que vous connaissez moins, là, vous avez pu créer une proximité avec ce jeune-là, et vous pouvez lui présenter un roman de la collection Exprim’, Scripto ou Doado. Donc quand un libraire définit son rôle de prescription comme ça, c’est formidable.

C’est comme si la littérature jeunesse devait sans cesse se justifier auprès des adultes. Avec Je reviens de mourir, comme avec tous les autres livres jeunesse qui font débat, jamais l’avis des adolescents n’est demandé. Quels échos avez-vous eu de la part des adolescents rencontrés ?

Ça, c’est ma victoire personnelle quand même : les lecteurs – les lectrices, parce que franchement c’est beaucoup de filles. Antoine est l’auteur de la collection qui a reçu le plus de messages de lectrices sur Internet ou sur son facebook, des jeunes de 14-15 ans qui avaient vécu des expériences très dures et qui disaient que ce livre résonnait en elles. Vous savez, certains prescripteurs ont dit : « Oui mais si jamais un ado traumatisé tombe dessus, ça l’anéantira »… eh bien, c’est tout le contraire : ce sont précisément les ados qui ont vécu les expériences les plus dures qui reçoivent ces livres le mieux, parce que justement ils savent si c’est du chiqué ou si c’est pétri d’une forme de vérité. Moi je savais qu’à chaque fois que j’allais sur un salon et que le libraire avait une stagiaire, chaque fois, elle avait lu Je reviens de mourir et l’avait adoré. Et avec nos stagiaires – de temps en temps nous recevons des stagiaires de 14-15 ans –, c’est pareil, à chaque fois. C’est un livre très, très fort qui a vraiment eu une résonance chez les lectrices.

Une de vos stagiaires, Romane, l’a d’ailleurs lu à 12 ans !

Oui. Ç’a été une vraie surprise : on accueille cette jeune fille extrêmement douée pour l’écriture, hyper-affûtée, pertinente, elle fait un stage idéal… et bien sûr, on était persuadés qu’elle lisait depuis toujours, vu ses compétences et son acuité de lectrice. Et un matin elle nous explique que non, en fait, avant de lire Je reviens de mourir elle ne lisait pas tant que ça… et que ce livre a en fait changé sa vision de la lecture. Vous imaginez ? Ça, c’est une victoire !

Oui, elle m’en a aussi parlé. C’est une jeune femme très articulée dans sa façon de penser la littérature et le pouvoir des mots. De voir qu’elle s’est éveillée à tout cela grâce à Je reviens de mourir ça doit être le plus beau des cadeaux pour vous et Antoine.

Oh, oui. Voilà pourquoi on a besoin des retours de lecteurs, parce que la seule polémique, ce n’est pas bon, pour l’esprit comme pour le moral. Les gens croient qu’un « buzz » polémique fait vendre des livres, mais à notre niveau ce n’est pas vrai. C’est peut-être vrai chez les gros éditeurs, mais pas chez les petits, et en plus ça vous démolit un peu, parce qu’au bout d’un moment se demande pourquoi on fait tout ça, à quoi ça rime. Ces retours de lecteurs sont vraiment essentiels.

Et la collection dans tout ça ?

Depuis maintenant un an et demi les choses se sont vraiment harmonisées sur la collection, on est en train de prendre un vrai essor. On a l’impression d’être compris. Il y a des questions qui n’étaient que les nôtres et qui deviennent les questions de beaucoup de gens dans le monde du livre et puis d’un autre côté, je crois que la collection a évolué. Elle s’est d’ailleurs aussi ouverte un peu du fait des retours des libraires… Ça joue, à un moment donné. Il ne s’agit pas de « l’assagir », mais d’en ouvrir l’arc. Vous voyez, quand on est arrivés avec Exprim’, je martelais le message « romans urbains punchés et explosifs !!! » Et je me suis rendu compte que les auteurs ont eu envie, à un moment donné, d’ouvrir un peu leur éventail, de toucher aussi plus de gens et de diverses manières. C’est ça qui est chouette avec les auteurs, ils ne vous laissent jamais vous reposer sur un seul axe. On en a pas mal parlé avec Antoine et les autres auteurs. Ce qui nous éclate et nous intéresse c’est bien sûr de réinventer la langue, d’essayer des choses dans le roman, mais surtout pas d’être dans quelque chose d’expérimental parce que là, on perd nos lecteurs. On continue de s’éclater, d’essayer d’inventer des choses en littérature et en même temps on a décidé d’arrêter d’ouvrir les murs avec notre. On essaie de proposer des histoires un peu plus « amples », aussi. Je le dis sans scrupules ; j’ai accompagné Antoine avec beaucoup de joie sur Laisse brûler, roman extrêmement sombre et dur, mais je refuserais de ne publier « que » ce genre de roman avec lui – et il s’y refuserait aussi, du reste. Je trouve fin de marier un discours de communication sur le livre qui soit intelligent et qui en même temps conserve une vraie exigence artistique.

Tibo Bérard, lecteur

Qu’est-ce qui vous a éveillé à la littérature et à la littérature jeunesse ? Une personne, une rencontre, un livre ?

Mon père est un lecteur autodidacte. Quand j’étais môme, mes parents étaient très férus de Baudelaire, de Rimbaud, de chansons françaises à texte, comme du Ferré, des gens comme ça, donc j’ai vraiment grandi avec ça.

Quelles sont vos lectures marquantes?

J’ai lu des H.G. Wells, des Stevenson, ce genre d’auteurs que j’aimais beaucoup quand j’étais ado, beaucoup de « conteurs truculents » aussi comme Rabelais, Cervantès ou Scaron, et puis, mon premier vrai choc littéraire, cela a été Céline, vraiment un grand choc. Un prof nous avait fait lire un extrait de Céline et j’ai lu par la suite Mort à crédit parce que j’avais été vraiment soufflé par le style, je m’étais dit : « wow, on peut vraiment écrire comme ça ! ». Ça m’avait vraiment marqué.

Après, est venue la littérature américaine avec des gens comme Ellroy, Selby, Ellis. Il y a eu aussi les Russes, Gogol et Boulgakov…

Pouvez-vous nous parler de votre parcours de lecteur et de directeur de collection ? J’imagine que les deux sont indissociables ?

Oui. Ce qui est vraiment chouette sur la collection, c’est qu’elle évolue. C’est mon mantra du moment. Je réfléchis beaucoup à ça. Pourquoi évolue-t-elle ? Elle évolue parce que les auteurs, les lecteurs et les libraires la font évoluer et moi aussi, via mes lectures. Après avoir lu un livre j’aime aller en parler à un auteur et lui dire « Ah j’ai lu ça, je suis sûr que ça va t’intéresser pour ce que tu fais dans ton travail créatif ». Même chose pour les séries télés : en interne, on en discute beaucoup, on remarque des liens entre des constructions de nos romans et la forme de telle ou telle  série, comme Rome ou The Wire. On se nourrit beaucoup de ça.

Mes expériences littéraires nourrissent donc beaucoup cette évolution d’ EXPRIM’. Je lis beaucoup de comics et j’ai découvert récemment The Boys et Transmetropolitan, et j’en ai parlé à des auteurs. Il y en a certains chez qui ça a eu un vrai impact, c’est une création qui a ajouté une corde à leur arc. Encore plus récemment, à l’Ouvre-Boîte, la librairie que nous avons créée, j’ai vendu un de mes bouquins, Le Dévastateur de Rolland Auda, à un type d’environ 25 ans ; bref, je lui dis que c’est un roman choral, complètement déjanté, ogresque, et le client me répond que mon « pitch » lui rappelle La horde du contrevent de Alain Damasio. J’ai donc été tenté et j’ai acheté ce bouquin… et j’ai eu un énorme choc en le lisant ! Preuve qu’on se comprend, avec nos lecteurs ! Ça date d’il y a un mois et c’est devenu un véritable livre culte. Et évidemment, je l’ai conseillé à Rolland Auda, qui est en train de succomber lui aussi…

La collection Exprim’ associe lecture et musique (cf les play-list en début de roman). Écoutez-vous de la musique lorsque vous lisez ? Si oui, avez-vous des chansons, des artistes, des voix que vous associez particulièrement à certaines lectures ?

J’aime bien lire en musique, je ne suis pas du tout un lecteur de chambre. Je n’associerais pas pour autant des morceaux précis à des livres, je peux aussi bien écouter du punk que de l’opéra, c’est plus une question d’énergie qu’un titre particulier.

Parmi vos lectures, y a-t-il un livre que vous aimez particulièrement partager, recommander ?

La Maison des feuilles de Mark Z. Danielevski.


La rafale lecture de Sophie

Enfant, étiez-vous un grand lecteur?

D’ aussi loin que je me souvienne.J’étais quand même un assez gros lecteur, oui.

Quel est le livre sur votre table de chevet?

En ce moment c’est Le livre de sang de Clive Barker, ça me plaît bien. C’est un écrivain dont plusieurs auteurs Exprim’ m’avaient parlé, ça faisait longtemps que je me disais que je devais le lire et j’ai plongé dedans hier soir.

Quel mot décrit le mieux votre relation avec les livres ? Pouvez-vous nous expliquer ce lien ?

Ogresque ! J’ai vraiment un rapport de dévoration aux livres, j’aime vraiment cette idée qu’on « bouffe le livre » et que c’est un rapport très dévergondé, pas du tout guindé. Je puise le mot aussi dans la terminologie des contes, qui m’intéressent depuis toujours. Aussi, quand j’étais en classe préparatoire, j’ai eu une fois un cours de Lettres qui m’a marqué pour toute ma vie. C’était un cours sur Lafontaine et la façon dont il a ingurgité les littératures qui l’ont précédé, les fables d’Ésope mais aussi bien d’autres textes antiques, etc. pour les moderniser.  D’où la dévoration.

Dans quel endroit préférez-vous lire?

J’aime bien dans les parcs, c’est assez chouette je trouve.

Si vous étiez un livre, lequel seriez-vous? Pourquoi?

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, parce que c’est l’association entre une histoire d’amour fou et une histoire de folie surnaturelle. C’est l’imagination au pouvoir et, en même temps, l’amour débridé et j’aime bien imaginer mon existence comme ça.

En un mot… ou plus :

Antoine Dole en un mot…. ou plus?

Viscéral. On dit souvent qu’un auteur écrit « avec ses tripes », mais dans le cas d’Antoine c’est vraiment ça, il n’écrit pas du tout avec son cerveau. Il y a plein d’auteurs dont je refuse les manuscrits parce qu’ils écrivent avec leur cerveau, justement, de façon trop retenue et robotique, et Antoine non, il écrit au son, avec une énergie du corps ; le sens de la phrase, ça passe chez lui par les viscères, par l’émotion. À tel point que parfois je suis étonné quand on discute, parce qu’il ne conduit pas de raisonnement intellectuel sur son écriture, il ne l’analyse pas. Je suis un universitaire de formation et parfois je lui dis tiens c’est marrant, ces jeux d’assonances ici, ça peut avoir telle signification… et en fait, lui n’en a pas directement conscience, il est très instinctif dans son rapport à l’écriture, et l’intelligence du récit elle-même est féline, intuitive. Donc voilà : organique et viscéral.

Quel est votre mot préféré de la française?

J’aime bien « charivari ».

Et celui que vous appréciez le moins?

« Optimiser ».

Le mot de la fin. À vous ! (un mot pour conclure, un mot autour de la littérature jeunesse, de votre perception de celle-ci, vos envies autour de la littérature jeunesse, vos espoirs, etc )

Ce que j’espère surtout, c’est qu’elle devienne ce qu’elle est en puissance, c’est-à-dire le lieu véritable de la créativité, de l’audace et de l’invention. Et ce que je voudrais c’est qu’en allant en librairie, on se dise, tiens je vais faire un tour dans cet endroit, parce que forcément je vais y trouver quelque chose d’assez neuf, déroutant, étonnant. C’est comme ça que j’aimerais que ce soit vécu. Pour l’instant beaucoup de gens appréhendent le secteur jeunesse en se disant « ça c’est la section ado, ça c’est la section bébé »… mais si on arrive à tordre un peu la perception des gens, ça peut devenir intéressant.

Pour entendre Tibo Bérard, c’est par là, sur la chaîne Youtube de la librairie Mollat.

À suivre, l’entrevue d’Antoine Dole et de Romane….

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