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Un livre, c’est un électrocardiogramme

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Un livre, ce n’est pas juste le « sens » textuel, c’est aussi les sens cachés, non-dits, ceux auxquels le lecteur est mené par son intuition… ou pas. Cela peut être ceux qu’il discerne un peu, beaucoup ou pas du tout. On se construit aussi comme lecteur en se perdant parfois dans les livres et dans les échecs de lecture. Notamment en tombant sur des mots «inconnus».

C’est en tombant qu’on apprend à se relever, surtout que le sens d’un mot «inconnu» dans une phrase, c’est un petit caillou, rien de plus. Mais il y a une tendance à vouloir que tout fasse sens par peur de mettre le jeune lecteur en échec, par peur de le dégoûter de la lecture (à cause de quelques termes dans un livre?). La peur de l’échec, la peur du mot «inconnu»… Je trouve que cette phrase de Montaigne «Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu »  est aussi valable pour la lecture.

Voilà pourquoi je ne supporte pas les notes de bas de page pour définir/expliquer des mots. C’est comme, si pendant un film, quelqu’un arrêtait la projection et me disait : as-tu compris? Est-ce que lors d’une représentation théâtrale on va interrompre les comédiens pour se faire expliquer un mot? Est-ce qu’on va aller interrompre un conteur pendant son spectacle pour lui dire:«euh, là, je n’ai pas compris» ? Non. Mais dans un livre jeunesse, on le fait ou on simplifie à l’extrême en présumant que le lecteur ne sait pas, ne sait rien ( cela induit que le lecteur  ne peut aimer que ce qui lui est familier…)

Voilà pourquoi je ne supporte pas la tendance actuelle à faire des romans jeunesse avec un vocabulaire restreint, avec pas trop de « mots compliqués » (comment décide-t-on qu’un terme est compliqué, d’ailleurs? Il y a un nombre précis de mots à apprendre selon les tranches d’âges? À chaque âge ses mots? Il y a un guide pour ça? J’ai entendu une petite fille de 4-5 ans employer le mot « édifice » à bon escient dans une phrase…c’est grave? Oui, le vocabulaire se développe par phase mais c’est en étant en contact avec «l’inconnu» qu’il devient plus connu, non?). Fini alors l’invention littéraire? Fini alors les termes inventés? Les mondes éclatés, c’est fini? Tout doit relever du monde connu? Oui, mais qu’est-ce que le «connu» et  qui le balise ?

Derrière tout cela, il y a une image, une représentation de la littérature jeunesse et des jeunes lecteurs qui s’obstinent à les faire rentrer dans un cadre. La littérature n’a pas de cadre:elle est changeante, innovante, étonnante, parfois fatigante et effrayante. On ne la regarde pas d’un point de vue littéraire, on l’observe d’après une représentation, une idée qu’on se fait de son utilité sur ses lecteurs. Il serait temps qu’on s’en affranchisse, car on ne construit pas une littérature forte en la maintenant dans un cadre.

Un livre, c’est un électrocardiogramme dont le tracé dérive parfois et nous fait sursauter. Mais ce qu’il faut redouter, c’est la ligne droite. Bien droite.

 Ces mots sont un peu dans le désordre, et je les dois à ma lecture de 1001 activités autour du livre, de Philippe Brasseur et au blogue Tout me fait chier.

Du désordre oui, et aussi un clin d’oeil à Alfred et Bruce Wayne… ^^

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  1. Je partage ton avis, Alice. Les notes de bas de page entravent l’autonomie du lecteur. Ça se veut une «aide», mais dans les faits, ça empêche souvent le lecteur de chercher le sens d’un mot nouveau en s’appuyant sur le contexte, la syntaxe, ses connaissances du monde, etc. Le vocabulaire d’un enfant (et de tout lecteur) s’enrichit par la lecture. Si on ne lui sert que des textes «lisibles» assortis d’explications qu’il n’a pas demandées, il y a moins de chance qu’il enrichisse son bagage langagier. Verrait-on la même chose dans un roman pour adultes?!

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  2. Ma chère Alice ,

    Je te lis et j’ entends en même temps le son de ta voix, convaincue et convaincante, passionnée et passionnante. C’est peut-être aussi cela un livre. Ne dit-on pas  » je peux lire en elle ou lui comme dans un livre ouvert ?
    Un livre ouvert sur un monde qui s’évertue à vouloir tout expliquer, décortiquer pour ne pas laisser la place à l’inventivité, pour détourner le lecteur de son évasion momentanée, le replacer dans le moule afin de s’assurer qu’il a bien compris le sens que l’auteur a voulu donner pour que ne lui vienne surtout pas l’idée de « deviner » autrement et tout seul (comme un grand) !
    Pourquoi vouloir à tout prix poser des questions aux enfants, la bouche toujours entr’ouverte, plongés encore dans l’histoire qui vient de leur être contée, pour s’assurer qu’ils ont bien compris ce que  » le(la) diseur (euse)  » venait de raconter ?
    Certaines émissions littéraires n’arrivent pas à m’accrocher, à me convaincre parce que leur présentateur a donné l’impression de vendre un produit, parce qu’il intellectualise trop, parce qu’il n’a pas l’art, comme toi, de transmettre, de laisser passer ses émotions vraies et ressenties comme lorsque la pluie, le vent, la grêle, la neige ou le soleil balaie notre visage nu de tout fard ou autre artifice !

    Tu fais partie de la jeune génération active, je fais partie de la jeune génération passive (jeune retraitée).
    Tu cites la devise de Montaigne, je fixais au-dessus du tableau noir(vert, en réalité) de ma classe, en format affiche, à chaque rentrée scolaire, cette même devise :
     » Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu ».
    Mes élèves étaient des jeunes en grande difficulté, « porteurs de handicaps » ! Ils ont vu, n’ont pas su la lire, je leur ai lu sans rien expliquer, certains dirent  » Ah oui! « , d’autres sourirent.
    Quand j’étais prise par la routine scholastique, Montaigne me rappelait ce que j’étais venue
    faire dans la classe.
    Merci Monseigneur Montaigne et Merci à toi, ma chère Alice …
    Je t’embrasse.

    Pour illustrer ces propos, je te donne deux titres de livres que j’ai lus d’une seule traite.
    C’est la kinésithérapeute qui m’en a parlé, cela lui a plu, « cela va vous plaire » m’a-t-elle dit.
    Sans rien ajouter.Elle m’a prêté le 2 ème, j’ai acheté le 1 er.
    Je n’ai pas eu besoin de détails, d’explications. Nos échanges verbaux antérieurs,en parlant de tout et de rien, avaient fait le reste.

    – Eux sur la photo de Hélène Gestern, édition Arléa, diffusion Seuil( 1er roman) 2011
    – La liste de mes envies de Grégoire Delacourt, édition JC Lattès 2012

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  3. Bonjour Alice!
    Je suis tout à fait d’accord avec le point de vue que tu exprimes. N’oublions pas que la littérature jeunesse est littérature, donc un art et non pas seulement un « outil de lecture ».

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  4. Merci Alice!!! 😀

    Répondre
  5. En fait, c’est tellement vrai qu’un mot inconnu de temps en temps ne gâche pas la lecture, que certains auteurs se font un malin plaisir à en inventer. Lorsque Ponti écrit: « Le dimanche soir, ils s’empigoinfrent comme des Romains » le mot « empigoinfrer » ne vient pas gâcher le plaisir de personne… bien au contraire!

    Répondre
  6. Surtout ne pas retirer tout le vocabulaire et toutes les tournures évolués. À prendre les gens pour des imbéciles, ils le deviendront ou se sentiront insultés.

    Inversement, faire attention à se mettre à la portée de son public n’est pas dénué de sens non plus. Je ne parle pas à un enfant de huit ans comme à mon père, et je ne m’attends pas à ce qu’on lui écrive de la même façon. De même que je n’attends pas le même niveau de vocabulaire dans une thèse de doctorat et dans un roman de gare, il y a un équilibre à trouver.

    Maintenant j’ai peur quand je lis « apprentissage ». La lecture jeunesse est-elle restreinte à son rôle utilitaire éducatif ? Et si les jeunes, comme nous, lisaient aussi par plaisir ? Découvrir du vocabulaire : très bien, génial même (et je ne parle pas que pour la jeunesse), mais attention à ce que la lecture ne devienne pas non plus pénible, frustrante ou agaçante.

    Répondre
    • Oui, c’est cela, tout est une question d’équilibre. Une narration se construit selon la voix d’un auteur et le degré de langue qu’il utilise doit d’être cohérent avec sa voix littéraire mais aussi avec l’histoire, les personnages, l’atmosphère, l’action et être aussi cohérent par rapport au public auquel il s’adresse.
      Je n’ai pas mentionné « d’apprentissage » dans ce billet ni de découvrir du vocabulaire, et, bien au contraire, je refuse à la littérature jeunesse tout aspect utilitaire. Je plaide uniquement pour qu’on ne nivelle pas systématiquement les textes, qu’on ne simplifie pas les termes à outrance tout en veillant à ce que le vocabulaire soit cohérent par rapport à un ensemble.Les contes classiques ont bercé bcp d’entre nous. Nos parents nous ont lu Perrault, Grimm et Andersen. La narration était (et est toujours) loin d’être « contemporaine » (enfin sauf leurs adaptations), les histoires étaient parsemées de passé simple et de termes vieillots, et nous en avons redemandé et éprouvé un grand plaisir à nous les faire lire. Certains mots nous passaient par-dessus et ce n’était pas bien grave. En croisant des termes inconnus, notre mémoire les photographie (visuellement ou oralement) et un jour lorsqu’elle les recroise, la lumière quand à leur sens se fait. Le lecteur fait des liens. Parfois, non, et cela n’est pas bien grave. Je me souviens que vers 10 ans, le sens de « paternel » a pris tout son sens de façon un peu magique: je comprenais enfin ce que se terme disait. Mais je le comprenais parce que je l’avais croisé: entendu ou lu peu importe. Il a fait sens un jour.

      Il n’est pas question de faire des livres jeunesse des outils, mais bel et bien de la littérature. À partir du moment, où on parle de littérature, on ne devrait pas la construire en se disant: « c’est pour les enfants, il faut que cela soit simple ». On oublie que, comme les adultes, les enfants veulent des histoires bien racontées

      Répondre
  7. Bonjour Alice,
    En parallèle avec ta chronique, je lisais cet article paru dans le Devoir:

    http://www.ledevoir.com/societe/education/363657/scolarises-et-analphabetes

    On y dit:
    Au Québec, un jeune sur trois (36 % des 16 à 25 ans) quitte les bancs d’école sans avoir atteint le seuil critique dʼalphabétisme pour fonctionner et un sur dix est complètement analphabète.
    Et aussi:
    Environ 12 % des élèves ont des difficultés, soit des troubles (comme la dyslexie, la dysphasie, TED, etc.) ou un retard scolaire. Comme Mathieu, les dyslexiques ont de réels problèmes qui les empêcheront de réussir en lecture, insiste-t-elle.

    Voilà pourquoi je ne suis pas d’accord avec les commentaires exprimés ici. Je serais d’accord si la population des enfants était homogène. Mais la réalité est tout autre. De nombreux enfants ont des difficultés en lecture. Certains enfants n’en peuvent plus de « tomber ». Ils ne sont plus capables de se relever. Et, souvent, ils viennent de familles où les livres sont absents, où les parents ne lisent pas. C’est pour eux qu’il existe des collections de romans, ou miniromans, dans lesquelles on définit certains mots en note de bas de page. Je crois que tout est dans l’équilibre. Quelques mots définis ainsi ne nuiront pas à la lecture des meilleurs, et ils donneront un bon coup de pouce aux « moins bons », à ceux qui ne trébuchent pas seulement sur quelques mots mais sur tout le texte. Dans la littérature jeunesse d’ici, la production est si grande qu’on peut se permettre quelques livres conçus, écrits, travaillés pour les jeunes en difficulté. Car les meilleurs lecteurs, eux, sont comblés par la quantité phénoménale de nouveaux livres plus littéraires, disons-le ainsi, qui tombent sur eux chaque année.

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    • Merci Andrée-Anne pour ce lien très intéressant et ce point de vue.
      La question des élèves ayant des difficultés de lecture est importante. Certains éditeurs en font même leur ligne éditoriale et c’est génial! J’ai par exemple vu une maison d’édition (Danger public, je crois) faire des livres pour les enfants dyslexiques: ils sont adaptés pour eux, mais les textes emploient des termes assez variés. Ils sont écrits en collaboration avec des spécialistes qui se sont attardés sur l’aspect technique, la répartition du texte,etc. Je comprends la nécessité d’avoir des livres créés pour aider les jeunes lecteurs en difficultés. Mon propos ne porte pas sur ces collections spécifiquement conçues pour les lecteurs en difficulté et qui relèvent plus de la littératie en quelque sorte et qui sont importantes aussi, mais sur ces notes de bas de page dans les ouvrages « plus littéraires ».
      Trop souvent des auteurs se font dire de « simplifier » des termes qui ne relèvent même pas d’un langage trop élaboré et qui cadre avec le reste de la narration. Il y a aussi le problème de l’édulcoration: atténuer un terme parce que politiquement incorrect, mais c’est une autre histoire…
      À l’occasion d’un atelier que je donnais j’ai relu le livre « Donner le goût de lire » et tu m’y fais repenser (:-)):« les chercheurs travaillant sur la lecture conviennent aujourd’hui que la maîtrise de la capacité de lire n’est acquise que lorsque les différentes opérations de décodage sont entièrement automatisées. Autrement dit, quand on lit sans se rendre compte des procédures qu’on utilise pour le faire, ce qui d’ailleurs, permet au lecteur de se préoccuper d’autre chose, c’est-à-dire du sens». Plus qu’un problème de sens, il y a, je pense, pour les élèves en difficulté ou avec des troubles d’apprentissage, la question du décodage qui se pose avant la question des termes « inconnus ». Comment penser au sens si l’opération technique de la lecture n’est pas acquise?
      Je fais aussi la différence entre la littérature et « la capacité à comprendre et utiliser l’information écrite dans la vie de tous les jours ». Bien souvent, les lecteurs en difficultés sont face à ce problème car il ne maîtrise pas l’acte de lire. Et vivre ce problème les empêche d’entrer en littérature. J’ai l’impression que c’est comme un cercle.
      Mais là, je m’aventure sur un terrain de spécialiste. Peut-être qu’Élaine pourrait nous éclairer? 😉 ou toi, Betty avec ton expérience auprès des élèves en difficulté?

      C’est un sujet vaste et passionnant et j’aime en parler! 🙂

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  8. Merci Alice pour ce beau texte où l’on sent bien ta passion.
    Et tu me fait découvrir un nouveau blogue « Tout me fait chier »…

    Ce qui me frappe dans ce que tu écris, c’est la phrase suivante: « On ne construit pas une littérature forte en la maintenant dans un cadre. »

    Ce qui me désole un peu, en ce moment, dans le paysage de la littérature jeunesse au Québec, c’est que bien des éditeurs semblent peu enclin à publier des textes qui sortent du cadre…

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  9. Oui, Andrée et Alice, ce n’est spécifique au Québec et cela a tout à voir avec la situation économique dans le monde de l’édition. Peu d’éditeurs ont les moyens, ces temps-ci, de publier du hors cadre…
    Alice, là où je ne suis pas d’accord (encore ;D)), c’est lorsque tu englobes tous les livres créés pour les lecteurs en difficulté dans la littéracie. Comme tu le sais sûrement, je dirige la collection Cheval masqué chez Bayard. Ces livres visent précisément les jeunes dont on parle ici. Et je m’oppose à ce qu’on les classe dans la littéracie. Je pourrais élaborer longtemps sur tout ce qui peut faire obstacle à la lisibilité pour un lecteur. Peut-être pourrons-nous en jaser ensemble un de ces jours!

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  10. Pingback: Un livre, c’est un électrocardiogramme | Éditions de l'Arrosoir

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