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Archives de Catégorie: Littérature jeunesse

Ernest et Célestine au cinéma

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Ernest et Célestine, grand classique de la littérature jeunesse de Gabrielle Vincent …. bientôt au cinéma! Les dessins sont magnifiques et Ernestine est totalement craquante! Au scénario… Daniel Pennac.

Merci à Vincent Cuvellier et sa page facebook Dessins animés vintage pour la découverte…

scénario: Daniel Pennac
décor: Zaza et Zyk
montage: Fabienne Albarez-Giro
musique :Vincent Courtois
interprétation :Lambert Wilson, Pauline Brunner

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Tarde de invierno/ Soleil d’hiver, de Jorge Lujan

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«Aujourd’hui je dessine une lune sur la buée du carreau… La fraîcheur de la vitre embuée. Les doigts qui affleurent la surface et tracent un chemin, une forme…»

 

Jorge Lujan est un poète argentin que j’aime beaucoup, certains de ses livres sont traduits et sa poésie est un enchantement

La version animée de l’album Tarde de invierno, illustré par Mandana Sadat, est un hamac de dentelle. C’est doux, ça fait du bien et ce n’est pas grave si je ne parle pas la langue,  la poésie est là, autour.

Tarde de invierno a été traduit chez Didier jeunesse

 

 

 

 

 

La maison: vie, foyer, amour… et lecture en réseau

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J’écris régulièrement des chroniques pour Educathèque, et, de temps en temps, je me plonge dans la lecture en réseau. Moment de béatitude totale pour moi, car je fouille, je lis, je fais des liens, j’écris, je réécris. J’aime particulièrement me prêter à l’élaboration de ces lectures en réseau, surtout que l’équipe d’Educathèque, Mélissa et Pascal, fait un travail formidable. Au milieu des ressources pédagogiques proposées aux enseignants, je pointe mon nez et me fait un plaisir de partager mes coups de coeur, mes thématiques et mes suggestions de lectures en réseau. La première que j’ai réalisée portait autour de la symbolique de la maison. La voici ici, sous le pissenlit.

Une maison vit et respire : dès l’enfance, la maison est le lieu du quotidien par excellence. En plus de remplir son rôle d’habitat protecteur, on y trouve son confort, et parfois même du réconfort. Dans ce lieu de vie on mange, on dort, on pleure, on rit, on se réunit, on joue à cache-cache, on s’invente des mondes, on fête, etc. La maison existe donc par les liens que nous créons en son sein entre les êtres et par les souvenirs qui s’y construisent. Bref, la maison est tout un symbole ! Un symbole qui va plus loin que le fait d’avoir un toit sur la tête. La maison c’est la famille, le foyer, la vie ensemble, l’amour, et bien d’autres !

Et si vous ouvriez des portes, si vous en fermiez, si vous en claquiez ? Mieux encore, créez-en ! Voici donc quelques titres, pour vous aider à construire une lecture en réseau autour de ce symbole. Il est à noter que plusieurs livres comportent le mot-clé dans leurs titres… une ruse je vous dis !

Comme livre déclencheur, celui qui pose la première pierre, je vous propose le roman Hubert-Léonard, de Bénédicte Froissart car la symbolique qu’il renferme est peu évidente. En effet, commencer avec un livre en apparence insaisissable va permettre de l’éclairer ultérieurement via les autres titres présentés. Hubert Léonard nous met en contact avec l’habitant du 22, rue du Genévrier, un être insaisissable et intemporel qui a vu défiler des vies et qui incarne l’âme de la maison. La maison aurait donc une âme ?

Le documentaire est également une option intéressante pour poser cette pierre. En présentant les maisons d’ailleurs via Maisons d’ailleurs racontées aux enfants d’ici, ce ne sont pas seulement des lieux que vous affichez, mais ce sont aussi des hommes, des peuples, qui vivent différemment. La maison devient ici un dénominateur commun.

Une maison de briques, de paille ou de bois ?

La maison est d’abord un univers physique, comme le suggèrent le tout-carton Devant ma maison et l’album Dessine-moi.. une maison. Dans le cartonné de Marianne Dubuc, on voyage d’une chose à l’autre, et les objets associés dévoilent le quotidien de l’enfant, mais attention, l’imagination a aussi sa place, car les liens établis nous amènent aussi dans un univers plein de fantaisie ! Le format de l’imagier permet de prendre conscience que la maison s’inscrit dans un univers bien plus grand que soi. Vous entendez déjà  vos grands enfants vous dire :« Un livre pour les bébés ? Voyons donc ! » À vous de les bousculer un peu dans leurs lectures, et surtout de les intriguer ! Une maison c’est aussi de la géométrie, des formes, bref du concret.

Au fur et à mesure des pages de Dessine-moi…une maison, une maison se construit sous nos yeux. Cela se fait pas à pas, et il faut penser à tout : porte, toit, fenêtres, etc. Sur un ton très doux, l’album suggère que c’est aussi un lieu pour les amis, un endroit pour se protéger de la pluie, pour lire, etc. La maison est donc une construction géométrique, mais elle est aussi composée de choses, d’objets, etc. Qu’en est-il donc de son intérieur ?

Delphine Chedru a une curieuse façon de répondre à cette question avec Ma maison. Si Marianne Dubuc mêle quotidien et merveilleux, cet habitat-ci est… comment dire… étrange, bizarre, abracadabrantesque ! Cet album ressemble à un tiroir où l’on a jeté pêle-mêle toutes les choses qu’on ramasse, qu’on imagine. Bref, dans cette maison, il y a une quantité de choses à voir, à lire et à rire. Une maison bizarre, certes, mais une maison quand même car elle est composée de ce qui fait qu’on s’y reconnaît, qu’on y est bien. Une maison serait donc aussi à notre image ?

Alors, que penser des deux ours de l’album Le livre qui rend heureux ? Ici pas de mots, le texte ce sont les illustrations et tout se laisse deviner : la vie se déroule  dans cette cabane autour de quelque chose que l’on peine à saisir, que l’on sait intuitivement. Continuons donc notre exploration pour affirmer ce lien qui pointe le bout de son nez.

Quand l’amour s’en mêle….

Finalement, une maison, ça peut aussi être un lieu pour être ensemble, non ? Un lieu à aimer ou un lieu pour aimer ?

Trois albums permettent d’explorer cet aspect. Dans La maison du crocodile amoureux, on voit combien il est difficile pour la girafe et le crocodile d’avoir la maison parfaite : celle qui convient à leurs dimensions et à leurs besoins respectifs. Qu’à cela ne tienne, ils vont s’adapter et, surtout, continuer à s’aimer ! Peu importe la forme ou le type de notre lieu de vie quotidien, et ce même s’il n’y a ni mur, ni toit; ce qui importe, c’est l’amour, comme nous le dit si doucement le poèteportugais Vinicius de Mores avec La maison. Une maison se transforme donc par amour. On construirait alors une maison, comme on construit un amour ? En lisant La maison de guingois, on s’aperçoit que la vie dans une maison change avec l’amour et avec la construction d’une famille. Ici, rien n’est linéaire, sauf par moments, et le lieu qui nous abrite reflète cela : rien n’est défini, mais ce qui compte, ce sont les autres, ceux qu’on aime, ce qui fait de nous une famille. La maison c’est aussi une question de « vivre-ensemble » ?


Trouver sa place

La famille, la famille d’accord, mais au bout d’un moment on a besoin de vivre sa vie, non ? Si dans La maison de Guingois, les enfants coupent le cordon, dans Chers maman et papa, notre ami le suricate a besoin de voyager pour se rendre compte que sa fratrie lui manque, et ce même si elle est envahissante ! Il revient chez lui, oui, mais il revient avant tout auprès des siens.

Nos compagnons de Tout est si beau à Panama , eux reviennent à la maison d’origine. Comme ils pensent que tout est mieux à Panama, ils décident de s’y rendre, de déménager. Mais leurs pas les guident à leur point de départ sans qu’ils s’en rendent compte ! Entre humour, et poésie, c’est notre façon de voir qui est questionnée.

Ce qui compte, ce sont les autres, mais qu’en est-il lorsqu’on quitte ensemble son lieu de vie ?

En effet, on déménage, on ne reste plus à la même place, on voyage, on bouge, Est-ce à dire que «  être à la maison », cela peut être n’importe où ? L’album Alors on a déménagé de Jutta Bauer présente une famille et les différents lieux qu’elle habite : un violon, la lune, la neige. L’existence prend ici tout son sens, la poésie la rend éclatante, on vit, on bouge, mais on se trouve, et on prend quand même sa place à un moment.

Un réseau infini…

Et lorsqu’on est seul ? Lorsqu’on a ni toit, ni personne, comme Ahmed dans Ahmed sans abri Que devient-on ? Comment existe-t-on ?

Mais, ça, c’est l’histoire d’un autre réseau….

Retrouvez mes autres suggestions de lecture en réseau sur le site Educathèque (sur l’automne et Noël)

Hubert-Léonard, Bénédicte Froissart, Boréal, coll. « Boréal junior», 2005, 81 p.

Maisons d’ailleurs racontées aux enfants d’ici, Caroline Laffon, phtoos de Frédéric Malenfer, de la Martinière jeunesse, 2009, 76 p.

Devant ma maison…, Marianne Dubuc, La courte échelle, 2010, 120 p.

Dessine…moi une maison, Roxane Marie Galliez, ill. de Christophe Boncens, Auzou, 2011, 28 p.

Ma maison, Delphine Chedru, Le rouergue, 2001, 48 p.

Le livre qui rend heureux, Marije Tolman et Ronald Tolman, Milan jeunesse, 2010, 28 p.

La maison du crocodile amoureux, Daniel Kulot, Autrement jeunesse, 2005, 26 p.

La maison, Vinicius de Morales, ill. de Aurélia Fronty, Rue du monde, coll. « petits géants du monde», 2008, 16 p.

La maison de guingois, Marc Mongeau, 400 coups, coll. « les petits albums», 2006, 28 p.

Chers maman et papa, Émily Gravett, Kaléïdoscope, 2006, 26 p.

Tout est si beau  Panama, Janosch, trad. de Genia Català. Joie de lire, 2011, 52 p.

Alors on a déménagé, Peter Stamm. Ill. de Jutta Bauer, Joie de lire, 2002, 43 p.

Ahmed sans abri, Barroux, Mango jeunesse, 2007, 34 p.

La maison en petits cubes, d’un medium à un autre

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Bien souvent, le livre est un medium utilisé par le cinéma, le contraire – le cinéma comme medium créateur dans le domaine du livre – est moins présent (les produits « livres » dérivés de la production d’un film sont justement et uniquement, des produits dérivés: de pâles copies créatrices). Depuis peu, je vois circuler sur la toile – notamment chez deux de mes bloggeurs littéraires préférés : Gaëlle, Le bocal à grenouilles – de bons mots, des sourires, de l’émotion et des silences évocateurs au sujet de La maison en petits cubes, un album tiré d’un film d’animation qui a obtenu l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2008.

Le court-métrage relate l’histoire d’une maison – et d’une ville- envahie par l’eau. Refusant de déménager, un vieil homme construit, années après années, de nouveaux niveaux à sa demeure. Lorsqu’il fait tomber sa pipe dans les profondeurs, il effectue une plongée dans les niveaux inférieurs de sa maison pour aller la récupérer. En cherchant sa pipe, il va se retrouver face à ses souvenirs et à sa vie, étroitement liés à sa maison en petits cubes.

 

Kenya Hirata et Kunio Katô ont fait de l’album tiré de ce court-métrage une véritable forme d’expression d’après les commentaires lus à son sujet sur d’autres blogues. Il me faut donc m’armer de patience jusqu’à son arrivée au Québec, début avril…

En attendant, on peut patienter avec une entrevue de Kunio Katô, l’illustrateur, sur Actualitté, et on peut admirer quelques pages de l’album sur le site de l’éditeur Nobi-Nobi.

 

 

La maison en petits cubes, Kenya Hirata, ill. de Kunio Katô, Nobi-Nobi, coll. «Hors Collection», 2012, 48 p.

Loup, où es-tu? Que fais-tu? Les loups de Olivier Douzou et Emmannuelle Eeckhout

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En littérature jeunesse, j’ai particulièrement de l’affection pour Le Loup…. Régulièrement, je vous proposerai des livres où Le Loup est présent. Il se montrera tour à tour féroce, drôle, sympathique, songeur, poète, etc… Une des premières thématiques que j’ai écrites pour Educathèque portait sur les loups. J’y ai pioché aujourd’hui deux loups qui jouent à être Le Loup, mais dont les habits ne font pas toujours le moine…

Robert, Robert, que ferait-on sans lui ? Mais qui est Robert ? De formes en formes un personnage prend vie sous les yeux du lecteur. Ici, le jeu de la devinette devient subtilement une peur que l’on anticipe avec délices, mais qui est rapidement désamorcée, car ce Robert, on l’aura deviné, est un loup qui nous ouvre grand les bras…. pour nous faire des bisous tout doux ! Ce tout-carton est si rondement mené que la grosse voix narrative se fait innée au fond de la gorge pour finir par une petite voix de souris, celle du petit Robert. L’effet sera renforcé si, en plus, vous jouez la comédie et que vous sautez sur vos pattes – euh vos jambes – que vous ouvrez grand vos bras et attrapez votre enfant pour lui faire un gros câlin. Une mode est lancée, voici « le bisou à la Robert » !

Saviez-vous que Robert a un comparse du côté des petits albums ?

La structure narrative de Loup est presque identique à celle de Robert, car des morceaux de corps apparaissent et laissent supposer la présence d’un loup féroce. Avec un dessin minimal, Olivier Douzou ancre progressivement la peur en faisant se dévoiler le loup peu à peu. Une fois de plus, l’angoisse se fait agréable car ce loup ne nous dévore finalement pas : s’il a mis sa serviette autour du coup, c’est pour manger… sa carotte ! Tout comme dans Robert, toute la réussite de l’album tient dans la qualité de la narration, dans sa répartition, et dans son humour latent et discret. C’est bon d’avoir peur et de rire en même temps !

Deux albums à utiliser en animation, deux albums à lire et à relire avec de grosses voix, des albums à mettre en scène. Les variations de son animation sont nombreuses!

Robert, Emmanuelle Eeckhout, Pastel, 2008, 14 p.

Loup, Olivier Douzou, Le rouergue, 2001, 24 p.

« On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va »

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Ça commence tout doucement. Sans bruit. Ça commence dans le silence. Ça commence, puis le bruit arrive à pas feutrés. Il se pointe avec la bande à Imbeault et ses colocus, avec leurs brimades, leur acharnement sur Jacob, sans défense. Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Ça commence et ça donne envie de hurler. Hurler pour que quelqu’un vienne enfin aider Jacob. Le silence revient parfois tout doucement avec la douce Chloé. Jacob, quinze ans, mais six dans sa tête. Jacob maltraité et tous se taisent. Jacob qui porte en lui une peur mais aussi une colère encore plus anciennes. Jacob qui aime les girafes, et déteste les lions. Une visite au zoo dévoile tout, et mène aussi Jacob sur la voie d’une drôle de délivrance. Mais pas de délivrance pour le lecteur, car elle a un goût amer. Un goût amer, mais pas seulement, car Jacob y a semé sa trace.

Le coup de la girafe me reste là, coincé entre la gorge et le coeur. Entre un hurlement et le silence qui veut reprendre sa place. Dans Le Devoir du 21 janvier, Le coup de la girafe était présenté en deux mots: intimidation et indifférence. Mais Le coup de la girafe est bien plus que de simples thèmes: c’est une oeuvre littéraire qui ne saurait être réduite à ces deux termes. On limite trop souvent la littérature jeunesse à des thèmes, des sujets. Alors oui, les sujets sont là, mais derrière il y a plus que cela. Et pour qu’un sujet passe, qu’il ne rentre pas dans la pédagogie, dans la leçon de vie, il lui faut une voix littéraire, sinon, il est un sujet comme un autre parmi tant d’autres: du vent destiné à rassurer, à faire comme si on parlait de quelque chose d’important. Un livre c’est plus qu’un simple sujet. Un livre c’est quelqu’un, et ici ce quelqu’un c’est Jacob. Un livre c’est une voix, et ici c’est celle de Camille Bouchard.

Camille Bouchard porte la voix de Jacob avec une grande habileté où la délicatesse et l’innocence du jeune homme s’expriment sans fioritures. Habileté toujours, lorsque les brimades et les souffrances arrivent car aucun voile n’est jeté dessus. À la croisée de l’innocence et de la brutalité naît l’émotion. Colère, sourire, envie d’hurler, le lecteur est brassé. Au début, Camille Bouchard amène l’idée que le bonheur est dans le silence. Cette idée suit la narration en filigrane du début à la fin et prend tout son sens dans les dernières pages. C’est à ce moment que la voix de l’auteur, qui se déployait doucement, s’exprime dans un cri assourdissant aboutissant au silence du lecteur. Un silence noyé de larmes. Mais un silence où Jacob a laissé sa trace, celle d’une voix pas comme les autres.

La fin est assourdissante. Assourdissante d’émotions, assourdissante par la voix littéraire qui y vit. Assourdissante parce que nous aussi sommes un peu des Jacob.

Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Écoutons-le.

Sophie a aussi aimé.

Le coup de la girafe, Camille Bouchard, Soulières, coll. «graffiti », 104 p. 2012

Dans le titre de l’article: «On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va», est une citation de Jacques Prévert, utilisée par l’auteur dans Le cou de la girafe

Littérature, jeunesse, liberté : vive le désordre !

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Dans la série des articles sur la censure, je publie ici un article que j’avais écrit pour Le Délivré, le blogue de la librairie Monet, en 2009. À l’époque c’était déjà un sujet qui me fascinait et que je questionnais.

Thierry Magnier, éditeur. Guillaume Guéraud, auteur. Antoine Dole, auteur, Malin Lindroth, auteure. Ajoutons à cette liste, non exhaustive, une petite nouvelle : Margo Lanagan. Leurs points communs ? La littérature, le pouvoir des mots, mais surtout la peur qu’ils impulsent. Encore, toujours.

Un débat resurgit régulièrement dans le milieu littéraire, un peu comme la mauvaise herbe. Le cadre en est, cette fois, le Royaume-Uni. L’atmosphère est orageuse, rien de typiquement britannique, la censure n’officiant sous aucune nationalité en particulier. L’objet des passions ? Un roman : Tender Morsels, de Margo Lanagan, et son contenu.

L'édition pour ados et celle pour adultes...

L’édition pour adolescents et celle pour adultes…

Alors, dans le désordre : un viol collectif par des nains, un inceste, une scène de sexe entre une sorcière et un nain, le mot salope. Un roman édité avec deux couvertures différentes : l’une pour adultes, l’autre pour adolescents. Voilà pour le désordre.

De part et d’autre les avis fusent, avec entre autres ceux de Philipp Pullman et d’Anne Fine, et chacun prend position. Il est toujours question de valeurs sociales et morales, de liberté, de censure, de réalité, de ce qui est acceptable en littérature jeunesse, et ici, adolescente. Acceptable. La littérature se doit, pour certains, d’être acceptable.

Le roman de Lanagan effraie par son contenu, par les images qu’il crée ou renvoie, par les émotions qu’il provoque. Les éditeurs ont tout de même choisi d’avertir leur lectorat avec un avertissement à l’intérieur du livre. Mais ce n’était pas suffisant ; des parents se sont indignés que le roman soit publié dans une collection pour la jeunesse sans avertissement de lecture sur la couverture.

Tender Morsels est un exemple parmi tant d’autres. Je mourrai pas gibier, de Guillaume Guéraud, Je reviens de mourir, d’Antoine Dole, ou encore la collection «D’une seule voix» aux éditions Thierry Magnier (avec notamment Quand les trains passent, de Malin Lindroth) ont fait aussi couler beaucoup d’encre, et surtout beaucoup de fiel. L’agitation autour de Tender Morsels va plutôt avoir pour effet d’attiser les curiosités ! Mon intention de le lire en est d’autant plus grande, et ce, même s’il n’est pas encore traduit en français…

Faut-il que l’acte de lire soit entièrement balisé? Qu’il se restreigne à un schéma social défini ? Définir un schéma social le corrompt par là même, car cela sous-tend l’idée que la lecture doit correspondre à des normes émotionnelles et sociales. Et donc que la lecture et la littérature, pour répondre à ce schéma, ont des devoirs et sont, de façon intrinsèque, des devoirs. De plus, aimer lire est devenu une obligation, un objectif, même. Ne pas aimer la lecture est actuellement une tare. Si lire devient un devoir, un objectif, qu’en est-il des livres ? Doivent-ils tendre aussi vers un objectif ? Lequel ? Celui de correspondre, de s’assimiler à un schéma social prédéfini et toléré ?

Un monde à la vision unique, brrr…

La littérature n’est pas un sentier balisé. Elle est un chemin, un labyrinthe, une spirale parfois. Les contenus jugés choquants, tendancieux, sont souvent un miroir social et humain mis en exergue, et duquel le lecteur extrait des interrogations, des remises en question. Il pose un regard autre sur lui, sur son rapport au monde. Parfois, non. Cela importe peu. La lecture est un voyage, un moment qui n’appartient qu’a soi. Elle ne doit en aucun cas être jugée à l’aune de considérations rigoureusement moralisatrices, consensuelles, ni inversement à celle «d’un élitisme libertaire» outrancier. Le lecteur est seul maître et ne doit pas dépendre d’une ligne de conduite dessinée et imposée par autrui. Il en va de sa propre construction, de son propre cheminement, de l’élaboration de soi en tant qu’être réfléchi, mais il en va aussi, tout simplement, de son propre plaisir.

Baliser la littérature jeunesse sous prétexte de protéger les jeunes lecteurs, souci certes louable, mais qui en aucun cas n’est un référent littéraire, revient à dénier leur liberté, leur jugement, mais aussi la multiplicité de la lecture, de l’imaginaire et du monde. Si le contenu est souvent remis en cause, à aucun moment l’objet littéraire en tant que tel n’est mis en avant, questionné ! Et ce, ni par les médias (pas tous), qui se font uniquement l’écho rapace de ces continuels débats, ni par ses détracteurs, comme si la littérature, autrement dit l’acte et l’art de raconter, était un artefact, un accessoire, une option… lorsque le public n’est pas un adulte. Les commentaires sur ces ouvrages qui créent le scandale sont souvent d’ordre émotionnel. Il s’agit donc de lectures que certains lecteurs-détracteurs n’ont tout simplement pas aimées. Leur ressenti serait alors seul juge de la valeur morale et sociale d’une œuvre, de sa pertinence et de sa qualité littéraire ? Soit un jugement qui se ferait selon des limites personnelles érigées en système de valeurs, en guide de la raison.

Lire est un acte individuel, un acte où l’on est libre, où l’on se sent libre. Libre d’éprouver ses limites. Ou pas. Encore faut-il en laisser l’occasion au lecteur… Lire est un chemin où l’on s’égare, parfois. Libre ensuite aux lecteurs de revenir sur des lectures qui leur correspondent plus. Marquer au fer rouge, éviter les lectures dites « difficiles » doit relever d’un choix personnel. Choisir ses livres est jubilatoire, un acte guidé par le plaisir, l’envie, le défi aussi.

Lire est une errance. C’est plusieurs façons de partir, de dire Au revoir, Farewell, Auf wiedersehen. Lire implique aussi la multiplicité du retour, Bienvenue, Welcome, Willkommen. Lire est une errance nécessaire pour s’éloigner et mieux se rapprocher de soi et de l’autre.

Lire, c’est tout ; c’est parfois rien, parfois même n’importe quoi. C’est cela qui est jubilatoire : tous ces possibles, toutes ces libertés, toutes ces directions que le lecteur est libre d’embrasser. Ou pas. Lire, c’est faire des ricochets dans l’eau, dans les nuages, de la façon qui nous plaît, en fermant les yeux ou en les gardant grands ouverts.

Tender Morsels, Margo Lanagan, Random House Children’s Books, 448p.

Je mourrai pas gibier, Guillaume Guéraud, Rouergue, coll. « DoAdo Noir », 75p

Je reviens de mourir, Antoine Dole, Sarbacane, coll. « Exprim’ », 135p.

Quand les trains passent, Maln Lindroth, Actes Sud, coll. « D’une seule voix », 64p.

Article reproduit avec l’autorisation de la librairie Monet.

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