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Archives de Catégorie: Romans ados

Un tango dans l’Étrange avec Enraciné

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Enraciné, de Mathieu Fortin, est un recueil de nouvelles fantastiques dont les intrigues se déroulent dans les 17 municipalités de la MRC de Nicolet-Yamaska. Mathieu Fortin s’est inspiré de sa terre d’accueil pour imaginer des histoires qui prennent l’allure de légendes. Pour ce projet, Mathieu Fortin a puisé au sein des anecdotes de la région pour forger des nouvelles aussi troublantes les unes que les autres: phénomènes inexpliqués, loup-garou, personnages étranges, le Diable, sources d’eau aux vertus magiques, filiations inquiétantes, légendes amérindiennes, etc. À la fin de chaque nouvelle, on retrouve une mise en contexte où l’auteur parle de l’anecdote qui l’a inspiré et qui l’a amené à créé ces nouvelles histoires.

EnracineOn passe d’une nouvelle à l’autre comme hypnotisé. Le lecteur est-il sous le charme d’un quelconque maléfice? Si maléfice il y a, on en reprend volontiers car il est l’oeuvre d’un écrivain qui sait happer son lecteur par une narration habile et souple. Habile car elle immerge le lecteur petit à petit dans l’étrange, elle le tient en haleine et l’invite tourner les pages encore et encore. Souple car elle le fait louvoyer dans des univers inquiétants qu’elle caractérise à merveille et dans lesquels le lecteur entre avec facilité. Ici, nul besoin de fioritures ou d’éclats pour amener le fantastique. Bien au contraire, c’est lorsqu’il s’amène par le biais d’un quotidien anodin que toute la force de l’étrange prend son ampleur et atteint sa pleine portée. Mais pour cela, il faut tout de même rendre cet aspect « quotidien » captivant et Mathieu Fortin maîtrise ses effets: il dupe le lecteur en installant l’air de rien un climat anodin qu’il déconstruit sans que le lecteur s’en rende compte. On se retrouve ainsi happé par ces nouvelles relevant d’un fantastique mâtiné d’une réelle étrangeté, un fantastique à la sonorité légendaire.

On ressort d’Enraciné un peu tanguant, un pied encore dans l’Étrange. Bien raconter une histoire, c’est aussi cela parfois: laisser le lecteur à la frontière du monde où l’auteur l’a amené.

Vous allez me dire, oui, mais Sous un pissenlit il est question de littérature jeunesse et de littérature adolescente…Et bien, je ne suis pas une partisane de la catégorisation des lectures. Les lecteurs adolescents peuvent aussi trouver leur compte dans les livres dits « adultes ».

Enraciné, Mathieu Fortin, ill. de Gabrielle Leblanc, éditions les six brumes, 2012

Nouveau: je suis affiliée avec Rue des libraires. Qu’est-ce que cette affiliation? Et bien, si vous achetez un des livres proposés sur Sous un pissenlit via Ruedeslibraires.com, vous encouragez un libraire indépendant et je reçois un pourcentage sur les ventes générées par les liens affichés sur ce blogue. J’ai décidé de reverser ce pourcentage a une association dédiée à la promotion de la lecture et de la littérature jeunesse, soit La Fondation pour l’alphabétisation ou la Campagne pour la lecture. J’aimerais leur verser alternativement l’argent. Cela risque de prendre du temps car je ne publie pas frénétiquement et je ne m’attends pas non plus à générer des « milliards de dollars », mais cela me tient à coeur.

Pour acheter Enraciné, c’est par ici

 

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Accrocheur, rondement et intelligemment mené: Averia, tome 1: Seki

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Tout un roman de science-fiction et tout un auteur à surveiller!

Averia est une planète où humains et Tharisiens cohabitent. Les Tharisiens se sont emparés d’Averia par la force et la guerre a laissé sa trace dans la mémoire collective mais aussi dans la vie civile. Les politiciens humains forment un gouvernement fantoche à la solde des dirigeants tharisiens et les droits ne sont pas les mêmes pour tous. Certains humains s’accommodent de cette cohabitation, trouvant que leur situation n’est pas si dramatique et  surtout ils veulent vivre en paix. Seki en fait partie. Sa soeur Myr est tout le contraire: elle ne souhaite qu’une seule chose: la révolution et le départ des Tharisiens, quitte à passer par leur extermination…

Patrice Cazeault a construit son histoire autour de cette dichotomie des personnages. Le récit alterne entre les voix de Seki et de Myr et marque bien leurs personnalités si distinctes. Chacune est une personnification du peuple humain d’Averia: ceux qui se taisent et ceux qui grondent. À leur façon, elles incarnent aussi des extrêmes: Myr et sa haine face à Seki et son silence obstiné et aveugle. Elles sont à la fois témoins et actrices de ce qui ronge la société humaine et Tharisienne. Et ce qui ronge la planète, c’est le silence et la haine.

Les deux soeurs semblent, de prime abord, sans nuances. Et pourtant. Cazeault amène le lecteur a élaborer lui-même ces nuances en passant par les caractères forts de Myr et Seki. On les saisit via cette farouche opposition qui les divise et par les quelques petits détails de leur vie et de leur passé. Seki est éteinte, soumise mais son refus de la violence nous permet de nous y attacher et de croire en son rêve de paix. Myr est si virulente, emplie d’une violence rentrée – elle parle d’exterminer les Tharisiens qu’elle considère comme de la vermine – qu’elle en est effrayante et nous donne envie de hurler face à l’idéologie révolutionnaire qu’elle recrache: tout pour la cause, l’humain est secondaire. Pourtant, le lecteur comprend Myr car il ressent ses meurtrissures (cause de sa haine des Tharisiens) et reconnait aussi sa volonté féroce de vivre libre.

Patrice Cazeault aurait pu tomber dans la caricature, mais il a réussi à broder des personnages complexes qui, sous une apparente monochromie idéologique, amènent le lecteur à se questionner, se passionner et refuser à la fois les extrêmes et le silence. Avec cette alternance de point de vue, le lecteur vit ainsi au plus près de Seki et de Myr et lorsque l’action pointe le nez, il n’a plus qu’à suivre, d’autant plus que les scènes sont bien découpées, dynamiques avec des chutes de chapitres particulièrement punchées et qui font tourner vivement les pages. Elles gagneraient cependant à être un peu plus étoffées pour donner plus de corps au roman.

Aucun répit ne nous est laissé avec les interventions journalistiques de Charal Assaldion ni avec le dialogue presque « serein » que Seki entame avec le personnage d’Haraldion, un Tharisien qui lui témoigne de l’empathie dans un moment où elle est à la merci des Tharisiens. Ces passages donnent l’impression, au premier abord, de laisser le lecteur respirer entre deux plongées dans les univers mentaux de Seki et Myr. On s’y imprègne en fait encore plus du climat qui règne à Averia:coups bas politiques, démagogie provenant à la fois des révolutionnaires et du gouvernement Tharisien, conflits politiques internes qui gangrènent le gouvernement. Bref, le lecteur se rend compte que rien n’est simple sur Averia et les conflits qui rongent les sociétés tharisiennes et humaines sont des méandres sinueux à l’origine complexe.

Patrice Cazeault a réussi à construitre une trame narrative et une histoire prenantes avec des personnages forts, cependant cela s’essouffle un peu à certains moments. Cet essoufflement se marque à deux niveaux: le personnage de Myr devient un peu redondant avec “cette plaie ouverte” que nous donne sans cesse à lire son monologue intérieur. On peut certes être compagnon de ses pensées, mais il aurait été encore plus marquant de voir cet état que de “se le faire dire”aussi souvent. Myr est rongée par la haine et son discours idéologique est une cassette qu’elle ne fait que repéter, mais sa douleur intérieure, source de ce discours de haine, aurait gagnée à être plus nuancée dans son expression.

Le second point concerne Seki par laquelle la résolution de l’histoire arrive: elle prend subitement position et ce changement intervient sans nuances, il est trop brusque: le lecteur n’assiste pas à l’évolution de Seki, il se le fait dire. La fin qui en découle en est précipitée et cela rompt avec le caractère élaboré du reste du récit.

Malgré ces deux points, ce premier tome de la série Averia est terriblement accrocheur, rondement et intelligemment mené. Patrice Cazeault a le sens de l’action et des nuances. Il entame avec Seki une série prometteuse et il a planté les grains de la curiosité: Tharisiens qui êtes-vous? D’où venez-vous?

On les pressent miroir des humains…

Prospéryne a parlé de Seki ici et Eve en a aussi parlé sur Sophielit.ca.

Pour faire un tour sur le blogue de l’auteur, c’est par ici.

Averia, tome 1: Seki, Patrice Cazeault, Ada, 2012, 348 p.

Antoine Dole, Exprim’, Tibo Bérard et Romane sous le pissenlit. 3/3

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Pour clore ces entrevues croisées autour de Je reviens de mourir, Sophie et moi vous proposons une rencontre avec une lectrice dont la vision de la lecture a profondément changé avec ce roman.

C’est Tibo Bérard, directeur de la collection Exprim’, qui nous a mises en relation avec Romane. Nous cherchions des lecteurs/lectrices qui accepteraient de parler de leur lecture de Je reviens de mourir. Tout de suite, le prénom de Romane a fusé. Romane, une «jeune fille extrêmement douée pour l’écriture, hyper-affûtée, pertinente», une jeune fille qui a découvert la lecture sur le tard avec Je reviens de mourir et qui a surtout découvert le pouvoir de la lecture et le pouvoir des mots.

«C’est aussi à partir de là que j’ai commencé à écrire à mon tour, pour m’approprier le pouvoir des mots, pour l’appréhender et chercher ses limites.»

Autour de Je reviens de mourir

Avant de parler de ta lecture de Je reviens de mourir, dis nous tout ! Qui es-tu ? Et quel type de lectrice es-tu : vorace, gourmande ou ascète ?

Je suis une élève de terminale ES de 16 ans, qui se destine à des études de journalisme. Je ne sais pas s’il y a des « types » de lectrice, chacun envisage la lecture à sa façon, mais je lis régulièrement, de tous les genres, avec toujours énormément de plaisir.

Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de lire le roman d’Antoine Dole? Quel âge avais-tu lorsque tu l’as lu ?

Une amie me l’a conseillé et prêté, sans vraiment m’expliquer de quoi il s’agissait, alors je me suis lancée dans la lecture un peu à l’aveuglette… C’était il y a quatre ans, j’avais 12 ans.

La lecture de Je reviens de mourir a-t-elle eu un impact sur la façon dont tu voyais la lecture et sur la lectrice que tu étais ?

Ça a profondément modifié ma vision de la lecture, et de la lectrice que je n’étais pas. Je me suis rendue compte de tout ce qu’on perdait quand on ne lisait pas. Mais surtout, c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir sur la littérature, sur la littérature jeunesse, sur le rôle et la position de l’écrivain, sur l’influence qu’il peut avoir sur le lecteur, surtout sur un lecteur jeune. C’est aussi à partir de là que j’ai commencé à écrire à mon tour, pour m’approprier le pouvoir des mots, pour l’appréhender et chercher ses limites.

Sophie : Quelle a été ta réaction lors des premières scènes du roman? As-tu été tout de suite accrochée ?

Les premières scènes du roman ne m’ont pas particulièrement marquées, c’est le livre dans son ensemble qui m’a profondément touchée. En revanche, les premières pages ont été très efficaces, dans la mesure où j’ai lu le livre en très peu de temps, presque sans m’arrêter.

Sophie : Est-ce que le roman t’est resté longtemps en tête après l’avoir eu terminé?

J’ai beaucoup cogité après la lecture de ce livre, et pendant très longtemps. J’ai réfléchi non seulement à propos de l’histoire, des personnages, mais aussi et surtout à propos de la littérature, de l’usage des mots et de leur pouvoir, de leur impact.

Le roman a beaucoup fait jaser. Polémique, accusation de misogynie, de voyeurisme, de pornographie. Que penses-tu de tout ça ?

Après la lecture de ce livre, je n’avais que 12 ans, et pas assez de recul pour être objective, je pensais que cette polémique n’avait pas de sens et que ces accusations venaient probablement de parents paranoïaques. À présent je comprends le pourquoi de l’existence d’une telle polémique, mais je pense que les mots « misogynie », « voyeurisme » et « pornographie » sont inappropriés. Il ne faut pas prendre les jeunes pour des idiots, nous sommes capables de faire la part des choses, de prendre du recul sur ce genre de livre, et il faut comprendre que tout ce qui parle de sexualité n’est pas de la pornographie : bien au contraire, on sent que le thème est intelligemment traité, que ce n’est ni du simple voyeurisme ni de la banale pornographie. Pour ce qui est des accusations de misogynie… Je crois que ça vient simplement d’une mauvaise compréhension du livre.

Sophie : Comment s’est passé la fin de ta lecture? As-tu eu besoin de prendre un peu de temps pour comprendre, accepter ce qui arrive aux personnages?

 Je ne me souviens plus vraiment. Je crois juste que j’étais un peu sonnée de m’être pris une si grande claque. Dans le bon sens du terme, bien sûr. J’ai attendu d’avoir un peu de recul pour repenser la fin, pour la comprendre autrement, c’est tout ce dont je me souviens.

Sophie : As-tu recommandé ce roman à des gens de ton entourage? Pour quelles raisons l’as-tu ou ne l’as-tu pas fait?

J’ai recommandé ce livre à mes amies de ma classe, toutes plus âgées, mais j’ai eu une réaction plutôt inattendue lorsque ma cousine, plus jeune d’un an, m’a demandé de lui prêter à mon tour le livre : j’ai refusé catégoriquement qu’elle le lise, craignant qu’il ne soit trop dur pour elle. En effet je pensais, et pense toujours, que ce livre a un tel impact sur le lecteur qu’on peut difficilement le recommander si on n’est pas sûr qu’il sera bien interprété.

Romane, lectrice

Qu’est-ce qui t’a éveillé à la littérature et à la littérature jeunesse ? Une personne, une rencontre, un livre ?

C’est justement le livre Je reviens de mourir. J’avais tourné le dos à toute sorte de littérature quand on a commencé à m’imposer des lectures à l’école ; mais ce livre m’a fait redécouvrir la force des mots, de la lecture et donc de l’écriture, et, après celui-là, bien d’autres ont suivi.

Actuellement, quels sont les auteurs, les livres et les genres littéraires qui te font vibrer ?

Je suis absolument fascinée par la littérature qu’on peut qualifier d’ « urbaine », une littérature plutôt récente en France mais qui est à exploiter et qui je pense a un bel avenir devant elle. Je pense notamment aux auteurs comme Faïza Guène et Insa Sané, mais il y en a bien d’autres. D’ailleurs, j’adore les œuvres d’Azouz Begag qui avec Béni ou le paradis privé avait déjà ouvert, en 1989, la porte du genre « urbain ». Cependant, je ne lis pas que ce genre de romans, je m’intéresse un peu à tout, mais en ce moment tout particulièrement aux livres (fictifs ou non) sur l’histoire de l’Algérie et des Algériens, sur l’islamisme, sur la politique, sur l’immigration, en somme sur tout ce qui reste un peu tabou au lycée.

La collection Exprim’ associe lecture et musique (cf les play-list en début de roman). Écoutes-tu de la musique lorsque tu lis? Si oui, y a-t-il des chansons, des artistes, des voix que tu associes particulièrement à certaines lectures?

Je n’écoute jamais de musique en lisant, mais j’aime beaucoup l’association littérature-musique. J’écoute les play-lists Exprim’ deux fois : une fois avant de commencer la lecture pour pouvoir l’appréhender, et une fois après pour établir les liens. Cependant mon esprit n’associe pas vraiment certaines musiques à certaines lectures, à part peut-être la chanson C.R.E.A.M du Wu Tang Clan qui me fait automatiquement pensé aux quatre livres d’Insa Sané.

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Parmi tes lectures, y a-t-il un livre que tu aimes particulièrement partager, recommander ?

Il y en aurait des dizaines… Entre autres Les filles ne mentent jamais de Flo Jallier que je viens de finir de relire, et qui est toujours aussi délicieux.

 

En un mot… ou plus :

Si tu devais définir Je reviens de mourir en un mot… ou plus, comment en parlerais-tu ?

 Percutant.

Quel est ton mot préféré de la française? Quel est celui que tu apprécies le moins?

Mon mot préféré est sûrement cosmopolite. Celui que j’aime le moins, race.

Le mot de la fin. À toi ! (un mot pour conclure, un mot autour de la littérature jeunesse, de ta perception de celle-ci, tes envies autour de la littérature jeunesse, tes espoirs, etc )

Longue vie à la littérature jeunesse ! Et à bas les livres électroniques. Il faut que les jeunes redécouvrent la lecture et la littérature jeunesse est là pour ça… Ma crainte reste que les auteurs de littérature jeunesse s’auto-censurent ou se limitent : les jeunes peuvent tout entendre, tout lire. Et  « littérature jeunesse » est une appellation trompeuse… tout le monde peut en être, les jeunes comme les moins jeunes.

Antoine Dole, Exprim’, Tibo Bérard et Romane sous le pissenlit. 2/3

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Pour la seconde partie de l’entrevue croisée réalisée avec Sophie autour du roman Je reviens de mourir, je vous invite à plonger dans les mots d’Antoine Dole, l’auteur.

«Être utile. Cette obsession d’une littérature utile est ce qui gangrène la créativité et l’inventivité de ce qui pourrait être une littérature véritablement puissante. »

Autour de Je reviens de mourir….

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Source: antoinedole.com

Je m’appelle Antoine, j’ai 30 ans. J’écris.

D’où vous est venu l’idée de Je reviens de mourir ? et comment c’est déroulé son écriture?

J’ai commencé à écrire Je reviens de mourir après une rupture amoureuse, une relation dont j’ai eu la sensation qu’elle m’avait fait perdre de vue qui j’étais. Je l’ai écrit d’une manière assez chaotique : sur des post-it, des coins de tables, des bouts de cahier. Mais tout a toujours été assez clair dans ma tête.

Il n’y a que quand j’ai publié le roman que j’ai compris pourquoi je l’avais écrit. Ce qui en avait été à l’origine. Mais ça c’est une autre histoire. Ça a été un ouvrage très cathartique disons, mais c’est sans doute logique pour un premier roman.

Lors du travail d’édition réalisé avec Tibo Bérard, vous doutiez-vous de la polémique que le livre allait créer ?

Non, à aucun moment. C’est une histoire qui m’habitait tellement que je n’avais pas imaginé que les gens puissent en faire autre chose. La polémique a déformé mon propos, la plupart des gens qui l’ont critiqué n’ont pas compris de quoi parlait le livre.

Sophie : Saviez-vous dès le début de l’écriture où vous personnages vous mèneraient? Avez-vous résisté?

J’ai tendance à penser qu’un livre qui se termine exactement comme on l’avait imaginé est un livre qu’on a raté. C’est important que l’écriture nous emmène ailleurs, qu’elle nous fasse évoluer, grandir, changer en profondeur. Je reviens de mourir m’a fait basculé dans une autre étape de ma vie, c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai dédié Laisse Brûler, mon second roman, à Marion et Eve les heroïnes de Je Reviens de Mourir.

Sophie : Saviez-vous dès le départ que ce roman viserait un public jeunesse? Avez-vous eu des doutes en cours d’écriture? Avez-vous fait de l’autocensure par moment?

Non je n’ai pas pensé à cela, je ne connaissais rien de l’édition jeunesse à ce moment. C’est la rencontre avec Tibo Berard qui m’a permis d’envisager la publication de Je Reviens de Mourir sous cet angle-là. Ensuite je n’ai pas douté (je parle de la publication, pas des doutes inhérents à l’acte d’écriture), il n’y a pas eu de censure non plus, je crois que le livre n’aurait pas eu de sens s’il avait voulu préserver les lecteurs. Les sujets qu’il aborde sont graves, pourquoi aurait-il fallu être prudent ? On ne souffre pas “prudemment”.

La polémique qui a entouré le livre concerne sa classification en jeunesse.  J’ai l’impression que c’est en fait la représentation que se font les adultes – qu’ils soient prescripteurs ou pas – de la jeunesse et de la littérature jeunesse que le roman a en fait bousculé ?

Je crois que ça se joue à plusieurs niveaux, mais c’est sans doute aux prescripteurs de s’exprimer sur ce point. Ça dépend de la conception qu’on a de ce métier : certains vendent des livres, d’autres un produit avec un code barre. Je Reviens de Mourir nécessite peut-être un accompagnement différent, un dialogue avec le lecteur.

Et puis surtout, je crois que certains prescripteurs avaient peur de ce que diraient les parents. Car dans le fond, les ados ont toujours soutenu le livre. Mais puisque ce sont les parents qui paient la littérature des adolescents, j’ai souvent entendu les prescripteurs dirent “Je ne conseille pas vos livres aux ados, car je crains toujours que les parents s’offusquent en lisant quelques pages”.

Sont aussi sous-jacent, la peur de la réaction des ados, mais aussi celle de leurs parents, des profs, bref des adultes qui les entourent. Que pensez-vous de cette peur et de son incidence sur la littérature jeunesse?

On ne parle plus de littérature jeunesse, mais du marché de la jeunesse. On le sait, les livres qui vendent le plus sont des livres légers, frais, plein de bons sentiments. Moi, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire forcément. À force de penser en rentabilité, en chiffres de vente, on risque de proposer aux ados une “litterature” uniformisée, sans expérience, sans prise de risque. Je ne suis pas certain que ce soit ce que les ados attendent, il faut laisser une chance à chacun de trouver sur son chemin un livre qui sera là dans les moments de joie comme dans les moments difficiles. Un livre c’est avant tout une rencontre. On a tous en tête des exemples de livres qui ont jalonnés nos vie et qu’on aurait pas forcément pu lire à un autre moment.

Comment avez-vous vécu cette polémique qui s’attardait sur des valeurs morales et faisait fi de votre voix littéraire ?

Je l’ai mal vécu. J’ai pensé tout envoyer balader, ne plus publier de livres. Puis j’ai pris du recul, j’ai compris qu’on ne parlait pas de moi, pas de mon livre, mais que les discours étaient les mêmes depuis toujours, le besoin d’intellectualiser des choses qui ne doivent pas l’être. Je suis tombé de mon nuage, je suis un peu moins naïf, et maintenant j’ai conscience que si je veux continuer à aimer la littérature, je dois rester en dehors de ceux qui l’intellectualisent (et l’instrumentalisent) constamment.

Quelle est votre définition de la littérature jeunesse?

Je crois que la collection Exprim’ n’est pas une littérature pour la jeunesse, mais une littérature DE la jeunesse. Elle porte des voix, des échos, des énergies qui agissent comme des passerelles, entre les âges, entre les genres. C’est ce qui fait sa force.

Selon moi cette polémique sous-tend beaucoup plus car, en littérature jeunesse, le rôle du prescripteur prend beaucoup de place, parfois trop. Ainsi, même si certains ont reconnu la voix littéraire dans votre roman, la question de la prescription a surpassé cet aspect. On souhaite que la littérature jeunesse soit considérée comme de la vraie littérature, mais sa reconnaissance n’est-elle pas en, quelque sorte, gangrenée par l’ aspect moralisateur de la prescription qui lui est associé?

Plus que n’importe quelle autre littérature, la littérature jeunesse souffre de ce qu’elle est constamment associée à la nécessité du “documentaire”. Les prescripteurs partent du principe qu’un livre doit éduquer l’enfant, faire son apprentissage de quelque chose. Être utile. Cette obsession d’une littérature utile est ce qui gangrène la créativité et l’inventivité de ce qui pourrait être une littérature véritablement puissante.

C’est comme si la littérature jeunesse devait sans cesse se justifier… auprès des adultes. Avec Je reviens de mourir, comme avec tous les autres livres jeunesse qui font débat, jamais, au grand jamais, l’avis des adolescents qui l’ont lu n’a été demandé. Quels échos avez-vous eu de la part des adolescents rencontrés ?

J’ai toujours été soutenu par les ados qui ont lu l’ouvrage. J’ai toujours fait en sorte d’être disponible, que ce soit par mail ou par le biais des réseaux sociaux, si certaines ressentaient le besoin de parler de leur lecture. Beaucoup m’écrivent pour me dire que ces romans les aident à mettre des mots sur des choses qu’ils ressentent. C’est ça le rôle d’un ouvrage, au delà c’est le travail des prescripteurs. C’est le problème, on attend des livres qu’ils fassent tout le boulot.


Antoine Dole, lecteur

Qu’est-ce qui vous a éveillé à la littérature et à la littérature jeunesse ? Une personne, une rencontre, un livre ?

Mon premier livre, ça a été Les fables, de Lafontaine. Je les relis encore souvent. Chaque fable est un veritable petit laboratoire de la société. Je pense que ça explique mon rapport avec l’oralité, qui est réccurent dans beaucoup de mes textes.

Ma rencontre avec la littérature jeunesse, je l’ai faite en lisant Sacrées Sorcières de Roald Dahl, il y a une véritable cruauté dans ses textes, une transgression. Ce livre me fait toujours penser à une citation de Chesterton que j’ai mis en exergue de K-Cendres, mon troisième roman : “Les livres ne sont pas là pour dire aux enfants que les dragons existent, ça les enfants le savent déjà. Les livres sont là pour dire aux enfants qu’on peut tuer ces dragons”.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours de lecteur de votre enfance à aujourd’hui?

Je ne suis pas un gros lecteur, je lis beaucoup de bandes dessinées, je regarde beaucoup de films, j’écoute beaucoup de musique. Ma littérature est composée de tout ça. On a souvent tendance à voir la littérature comme un art elitiste, académique, bourgeois. On oublie qu’elle est vivante, et qu’elle se trouve partout sauf là où on brandit les règles de grammaire et les blablas de salon.

 Quelles sont vos lectures marquantes?

La première fois que j’ai vu mon neveu écrire son prénom. Six lettres, mais j’ai vu se dérouler un roman passionnant. J’ai eu l’impression de lire le sens de la vie, de la manière la plus concise et la plus juste qui soit.

La collection Exprim’ associe lecture et musique (cf les play-list en début de roman). Écoutez-vous de la musique lorsque vous lisez? Si oui, avez-vous des chansons, des artistes, des voix que vous associez particulièrement à certaines lectures?

Tout ça depend des moments, des textes, des humeurs. Il n’y a pas de recette vous savez 😉

Parmi vos lectures, y a-t-il un livre que vous aimez particulièrement partager, recommander ?

Je ne fais jamais ça… je crois que la lecture est un acte intime, qu’elle est une question de rencontre entre soi et un livre. Je n’offre pas de livre, mais j’invite volontiers mes amis à vider ma bibliothèque s’ils en ressentent le besoin.

La rafale lecture de Sophie

Enfant, étiez-vous un grand lecteur?

Non, j’ai toujours préféré écrire à lire.

Quel mot décrit le mieux votre relation avec les livres? Pouvez-vous nous expliquer ce lien?

Conflictuelle. J’ai longtemps été fâché avec les livres, parce qu’ils étaient les outils d’un milieu bourgeois, aux idées arrêtés. Il a fallut que je découvre une littérature plus libre, l’adolescence passée, pour m’y intéresser.

Quel est le livre sur votre table de chevet?

En ce moment c’est le manuscrit de mon prochain roman, je m’endors en le travaillant et je me reveille en recommençant.

Dans quel endroit préférez-vous lire?

Dans les transports en commun.  C’est important quand on est parisien de savoir rentabiliser les moments creux.

Avez-vous une suggestion pour ceux qui ont aimé Je reviens de mourir?

Pourquoi pas Laisse brûler ? Il est passé inaperçu à cause de la polémique autour de Je reviens de mourir, alors que beaucoup des réponses aux questions qui y ont été soulevées s’y trouvent.

En un mot… ou plus :

Tibo Bérard en un mot… ou plus?

Passionné, passionnant.

Le mot de la fin. À vous! 

Et vous, comment ça va ?

À suivre, l’entrevue avec Romane, une lectrice.

Bibliographie non exhaustive:

Je reviens de mourir,  Éditions Sarbacane »coll. Exprim», 2008, 135 p.

Laisse brûler, roman, Éditions Sarbacane, coll. «Exprim», 2010, 189 p.

Fly Girls, recueil de textes, Editions Au Diable Vauvert, 2010, 123 p.

Bad Romance,  City Editions, 2010, 179 p.

K-Cendres,  Editions Sarbacane, coll. Exprim, 2011, 185 p.

Mortelle Adèle tome 1: Tout ça finira mal, Editions Tourbillon, 2012, 94 p.

Mortelle Adèle tome 2: L’enfer c’est les autres,  Editions Tourbillon, 2012, 94 p.

Antoine Dole, Exprim’, Tibo Bérard et Romane sous le pissenlit. 1/3

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En 2008, j’ai eu entre les mains une bombe littéraire. Un choc tant du point de vue du fond que de la forme. Cette déflagration, c’est le roman Je reviens de mourir, d’Antoine Dole dans la collection Expri’m chez Sarbacane. En 2008, Je reviens de mourir a lancé une polémique sur les blogues de lecteurs, de bibliothécaire et sur Citrouille cela a pris une  autre ampleur. Et la littérature dans tout ça? Elle était allégrement mise de côté. L’équipe éditoriale de Sarbacane avait publié une lettre forte et à l’image de la littérature proposée par Exprim’.

Lors d’une table ronde sur la censure à laquelle je participais, le livre a été mentionné. Sophie assistait à cette discussion et cette lectrice insatiable a pris le titre en note. Quelques jours plus tard, elle m’en parle: elle est complètement soufflée et déstabilisée par sa lecture. Et là, en parlant ensemble du livre, l’idée « pop »: contacter l’auteur: Antoine Dole, le créateur et directeur de la collection Exprim’: Tibo Bérard et une lectrice, Romane pour réaliser une entrevue croisée, discuter de la polémique, mais surtout de littérature jeunesse et de création. Sous le pissenlit et Sophie voulaient en savoir plus…

Entre 2008 et 2012, que s’est-il passé? Comment a évolué la collection? Et la littérature? Et Antoine Dole? Et les lecteurs?

Mais pour commencer: le livre. Voici donc le commentaire que j’avais écrit à son sujet à l’époque. Petit retour dans le temps….

Je reviens de mourir est un roman dont on ne se sort pas indemne. Le cœur et le corps sont bousculés, écharpés.

Marion aime Nicolas, jusqu’à accepter la violence, la soumission. Eve, elle, se noie dans le sexe pour mieux détruire toutes aspirations à l’amour. Entre l’amour, la violence, le désespoir, auront-elles la force de vivre, de survivre ?

Je reviens de mourir fait partie de la collection Exprim’, une collection qui innove, une collection orale, hybride, interactive qui laisse les nouvelles écritures et les nouveaux conteurs donner de la voix. Elle s’adresse aux jeunes adultes. Bien sûr, qu’est-ce qu’un jeune adulte ? Il n’y a pas de définition calibrée, toute faite. Plus ados, pas encore adultes… Pour ces romans parfois durs, dérangeants, une seule option, demandez conseil à votre libraire. Chaque lecteur est différent, chaque lecteur a des goûts, des attentes, des envies différentes, le libraire le sait, en est conscient. Je reviens de mourir a fait l’objet de polémiques, d’attaques virulentes. Je ne souhaite pas revenir sur celles-ci. Je n’y ai pas vu de misogynie, je n’y ai rien décelé de malsain. Certes, ce roman est cru, il dérange, mais la littérature n’est pas un art prédictible, elle ne doit pas correspondre à des stéréotypes, des archétypes. Elle peut parfois bousculer. La littérature est multiple, elle est une liberté. La lecture aussi.

Je reviens de mourir, c’est avoir le souffle coupé, c’est le cœur qui bat à cent à l’heure, c’est l’arrêt cardiaque et fermer les yeux. Puis doucement la vie reprend, le souffle aussi, mais une fois les yeux ouverts, la vie n’est plus pareille. La littérature c’est cela aussi, parfois. Lors de la lecture j’ai perçu un chant où, malgré la noirceur, les mots regorgent de vie, une vie qui se cherche, explose, ne demande qu’à éclore. Une vie qui même si elle se perd et meurt dans les tréfonds humains est la vie. L’écriture d’Antoine Dole est bouleversement, elle est errance. C’est un souffle saccadé où le lecteur se cherche tout en s’y noyant avec délice et douleur. Douleur de voir souffrir les personnages, envie de les sauver. Délice de savourer une écriture qui est un ouragan de finesse, de rage, de poésie.

D’après une libraire, Antoine Dole « n’est pas Flaubert ». Non, il ne l’est pas, il est Antoine Dole, écrivain.

Voici la première partie de cette entrevue croisée que Tibo Bérard, le directeur de la collection Exprim‘, nous a accordée.

«Expri’m : essayer des choses du point de vue du langage, de la forme, et l’envie de s’amuser avec la littérature.»

Pourriez-vous vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?

J’ai fait des études littéraires. Avant de lancer la collection Exprim’, j’ai été journaliste pour le magazine littéraire Topo qui explorait tous les genres de livres sans hiérarchie, c’est-à-dire qui traitait aussi bien de mangas, de romans, d’essais que de romans étrangers. Cela m’a enseigné l’appétit de lecture et la désacralisation de la littérature.  Le magazine a duré deux ans. Pendant que j’y travaillais, je me suis rendu compte que, en tant que lecteur jeune – j’avais 23 ans à l’époque – je lisais des romans classiques de par ma formation et, en romans contemporains, essentiellement des romans américains… comme beaucoup de gens de ma génération, parce que la littérature française c’est une littérature qui n’est pas très connectée à son époque, pas très rock’n’roll, et qui est une littérature très cérébrale, très intimiste. Elle est un peu trop uniquement ça, à mon sens.

J’avais ça en tête de façon très empirique, c’était uniquement un ressenti et je me disais que c’était un peu dommage qu’on n’ait pas des Ellroy français, qu’on n’ait pas des gens qui soient des conteurs, des raconteurs d’histoires maniant une langue qui s’entende et se voit aussi, et que l’on ne soit pas juste dans cette sorte de sobriété très française. J’aime beaucoup les auteurs truculents, c’est ma sensibilité personnelle.

Et la collection Exprim’ dans tout ça ? Quelle est son histoire ? Est-ce que la collection est venue combler un manque dans la littérature jeunesse en ce sens où elle n’a pas peur de publier des textes différents et forts ?

Lorsque  le magazine s’est arrêté (parce que la vie de la presse est très compliquée…), j’ai eu envie de voir « de l’autre côté du miroir ». J’ai contacté Sarbacane qui, à l’époque, ne publiait que des albums jeunesse. J’ai eu un rendez-vous avec les éditeurs. Ils avaient en tête de lancer une collection de romans, mais je ne le savais pas. Nous avons discuté et je leur ai dit, un peu comme ça, que je trouvais dommage qu’en France on ne s’intéresse pas plus aux jeunes en général, qu’on n’essaye pas de proposer plus souvent une littérature percutante, c’est-à-dire à la fois plus proche de son époque (et qui s’inspire de la musique, du cinéma, des séries télé) et qui s’empare du réel. Et là, j’évoque les cultures urbaines, qui, à l’époque, étaient en train de « s’anoblir » un petit peu aux yeux du grand public, je parle de ces auteurs qui pourraient notamment venir des scènes musicales, de la réalisation, des gens qui seraient un peu multi-plumes aussi. Bref, des gens qui écriraient un roman sans forcément vouloir faire allusion à toute l’histoire littéraire française, qui le feraient pour le plaisir de l’histoire mais aussi de la langue, en travaillant à produire une écriture innovante, de façon décomplexée et en n’hésitant pas à faire référence aussi bien aux Sopranos, à Dexter, qu’à un roman américain, qu’à Lamartine ou Victor Hugo. Aujourd’hui, dans mon discours, c’est assez construit, alors qu’à l’époque c’était vraiment très intuitif !

Je voulais promouvoir des romans qui seraient libres de flirter avec tous les genres imaginables, mais qui, en revanche, auraient un seul cœur, un seul nœud : celui de la langue.

Sophie : Comment a été fait le choix de la décrire comme pour les 15-25 ans ? Est-ce pour la protéger de la censure des adultes ?

J’ai parfois parlé des « 15-25 ans » en effet, mais c’est un abus de langage en fait, parce que je n’ai jamais pensé la collection comme ça. Je n’ai jamais pensé par tranches d’âge. On ne s’est pas dit « les ados aiment ça, donc on va leur donner ça », c’est plutôt l’inverse. On se disait : qu’est ce que quelqu’un de jeune peut avoir envie de lire en général ? Et « jeune », dans ma tête, cela ne voulait pas dire âgé de tel âge, c’est surtout un état d’esprit, ça veut plutôt dire quelqu’un qui a envie de sortir d’une littérature un peu poussiéreuse, d’être dérouté. Quand on a vu arriver Sarcelles Dakar d’Insa Sané, on s’est dit « lire un roman pareil à 15 ans, c’est une expérience de lecture particulièrement intéressante » – mais ça l’est également à 30, 40, 50 ans. Après, c’est vrai, on a été un petit peu amené à faire des raccourcis pour expliquer le projet et pour se faire comprendre.

Finalement, ce sont les prescripteurs qui vous ont amené à parler de tranches d’âge…

C’est vrai… parce qu’on est diffusé dans le réseau jeunesse, et que ce réseau est encore en pleine mutation, chose qui prend forcément du temps. Rétrospectivement, je crois que ça s’est fait parce qu’on était un petit peu avance sur notre temps. Lorsque je repense aux accrochages que nous avons eu avec certains prescripteurs, au début, c’était aussi dû au fait que dans les premiers temps de la collection, un livre comme Je reviens de mourir d’Antoine Dole se retrouvait parfois en librairie à côté de romans qui étaient des romans vraiment « ado », juniors.

Nous, avec cette collection, on avait en fait envie d’inventer un espace en librairie qui n’existait pas à l’époque… mais qui commence à exister depuis peu ! Nous ne sommes pas libraires, ce n’est pas à nous de poser cette question de la diffusion, mais nous avons été amenés à y participer d’abord parce que c’est une question qui nous intéresse beaucoup et parce que la question du lectorat est liée à la question de la création. Le questionnement du lectorat est aussi crucial : comment faire entrer les jeunes en librairies, alors que son public vieillit ? Je ne vois pas pourquoi les jeunes iraient mois dans les libraires que les adultes, ce n’est pas une fatalité ! Mais il faut se réinventer pour obtenir des résultats, à l’heure de l’iPad. Lors d’un déjeuner que nous avons organisé avec des libraires et des bibliothécaires, on s’est aperçu qu’il y avait un vif intérêt de la profession pour ces questions-là : certains libraires ont parlé de leurs expériences de rayons jeunes adultes qu’ils ont mis en place dans leurs librairies, comment un rayon a été déplacé pour être mis à coté des poches en adulte justement, pour attraper les ados et les jeunes autour d’une littérature, disons… plus percutante, plus immédiate que la littérature générale.

Sophie : Y a-t-il un titre que vous êtes particulièrement fier d’avoir osé éditer? Pourquoi?

Je les aime tous, mais pour répondre à votre question, Je reviens de mourir, d’Antoine Dole et Du plomb dans le crâne d’Insa Sané ont marqué une étape forte. À mon sens, ils font partie des meilleurs de ma collection, j’en suis extrêmement fier.

Pause anecdote !

J’ai une anecdote concernant la naissance du premier roman de la collection :

Alors que je réfléchissais à ce projet qui n’était encore que virtuel, j’ai appelé le label du groupe de rap que j’étais en train d’écouter – le groupe Sniper – et je leur ai parlé de mon idée de collection. Et là, le manager me parle d’un autre artiste de son label qui a écrit un roman et qui le lui a confié en espérant qu’il pourrait l’aider à trouver son éditeur. Ce roman, c’est Sarcelles-Dakar. Ce roman, en lui–même, raconte la collection : première partie est très dialoguée, rapide, et la seconde est en rupture complète, très lyrique, onirique même, racontant l’Afrique dans sa réalité et dans sa magie. Insa Sané est par nature un auteur hybride, admirateur de Lamartine aussi bien que fan de Hip-hop et lecteur de Iceberg Slim, et il marie toutes ces tendances pour produire une fiction novatrice.

Pour d’autres auteurs, je les ai rencontrés en faisant des recherches sur Google par mots-clé, en écrivant « livres pétaradants », ou en cherchant sur myspace !

Autour de Je reviens de mourir et de la polémique…

Vous doutiez-vous de la polémique que le livre allait créer ?

Non, avant la publication, j’étais complètement naïf ! Je ne pensais qu’au public et n’imaginais pas une seule seconde les remous que cela allait provoquer. On avait de temps en temps un commentaire un peu vieillot sur un blog ou l’autre concernant les titres précédents mais c’était très rare, et dans l’ensemble la collection avait vraiment été bien accueillie. Quand on a créé la couverture de Je reviens de mourir, j’étais même sûr que ça allait cartonner ! On s’est dit « Ce roman est punk, poétique et puissant, imaginez l’impact sur une lectrice de 16 ans en quête d’une lecture un peu pimentée ! »

Et la polémique en tant que telle ?

Sur la quatrième de couverture, j’ai choisi un extrait extrêmement parlant, parce que je ne voyais pas de raison de mentir au lecteur. L’idée, c’était de dire que ce roman parle de sexe, et que c’est cru. Les lecteurs ne sont pas débiles. Les lectrices de 14 ans que j’ai vues dans les salons, elles lisent la 4ème de couverture, et si elle l’achètent c’est qu’elle veulent le lire. Si elles ne veulent pas, elles ne l’achètent pas. Ces filles de 13/14 ans, lorsqu’elles ne sont pas prêtes, c’est très clair. Elles n’ont pas du tout envie d’entrer dans un univers si elles sentent qu’elles ne vont pas prendre plaisir à la lecture. Donc, les premiers temps, on pensait uniquement à nos lecteurs, et on n’a rien vu venir.

Et, puis on a vu arriver sur des blogs des commentaires au sujet de sa publication en jeunesse. À l’époque j’expliquais régulièrement pourquoi on avait situé cette collection en jeunesse. J’ai beaucoup répété que : non ce n’était pas un roman « pour ados », mais que oui c’était un roman « de la jeunesse » au sens d’inventif, percutant, punk. C’était laborieux à expliquer. On aurait très bien pu placer Exprim’ en littérature générale, mais on n’a pas eu envie de le faire. On trouvait intéressant de jeter ce pavé dans la mare, de mettre ces bouquins dans les mains des jeunes. C’est comme cela qu’on l’a pensé. Je ne le regrette pas, mais c’est vrai que c’est un point de vue  singulier. En littérature générale, on ne nous aurait pas cherché des poux sur l’aspect moral… mais d’un autre côté, on ne nous aurait pas vus, ça c’est vrai aussi ! Et en littérature jeunesse on peut inventer plus de choses car c’est un territoire très en friche, neuf.

Bref, lorsque j’ai vu arriver les premiers articles, je me suis dit, bon c’est un peu rétrograde, et je me rappelle même qu’Antoine m’a dit : tiens, c’est le Moyen-âge ! On ne comprenait pas, en fait. Ça rimait à quoi de dire, « oh là là c’est désespérant, c’est glauque » ? Le monde n’ est pas forcément toujours réjouissant, et en fait je ne voyais pas le rapport avec la question de la littérature. La littérature n’est pas faite pour « donner des couleurs » aux lecteurs, jeunes ou non ! Et puis après, la polémique avec la revue Citrouille a amené les choses à un autre niveau. Ç’a été assez douloureux en réalité, bien qu’instructif, comme toutes les expériences « critiques ».

La polémique qui a entouré le livre concerne sa classification en jeunesse. J’ai l’impression que c’est en fait la représentation que se font les adultes – qu’ils soient prescripteurs ou pas – de la jeunesse et de la littérature jeunesse que le roman a en fait bousculé ?

Exactement. Le premier élément de votre réponse, c’est celui que j’ai perçu à l’époque : les adultes ne se souviennent pas de leur propre jeunesse et ne connaissent pas la jeunesse d’aujourd’hui. C’est à cela que j’ai pensé dans un premier temps après avoir lu l’article d’Ariane Tapinos et ce qui a suivi. Mais en fait, avec le temps, je me suis aussi rendu compte que – et là, c’est le deuxième élément de votre réponse qui est important – les adultes avaient également une certaine vision des livres jeunesse, que nous avons aussi bousculée. On a essayé de proposer un roman en disant : on entre dans le secteur jeunesse pour ajouter, en quelque sorte, une nouvelle branche à la littérature jeunesse, qui sera un élément de littérature vraiment accessible à tout public et à tout âge, mais, disons, un peu plus branché, plus rock, plus jeune. Et je crois que cette branche est arrivée trop tôt. Il se trouve que plus tard, un certain nombre de confrères ont mis en place des collections « Jeunes Adultes » et de littérature percutante …

Aujourd’hui, on n’a plus du tout ces problèmes-là avec les prescripteurs. Mais pendant un certain temps, ça a enfermé Exprim’ dans l’image de LA collection noire, trash, alors que le cœur de la collection n’a jamais été la noirceur. La noirceur, c’est juste un élément adjacent, et pas toujours présent dans nos livres, loin de là.

D’un autre côté tout ça nous a permis de beaucoup réfléchir à la collection : à ce qu’on voulait dire, pourquoi on était en jeunesse, quelle jeunesse on voulait toucher. Beaucoup d’auteurs, au moment où je les publie, se demandent pourquoi ils sont « en ado », ils veulent être lus par tout le monde (et ils ont raison !). Ce à quoi je leur réponds donc que le secteur jeunesse est en réalité un espace qui leur offrira cette liberté-là – les adultes s’y rendent de plus en plus –, et bien plus… même s’il faut accepter le fait que cela vient / viendra avec sa mutation, et donc avec du temps.

Et quelle est votre définition de la littérature jeunesse ?

Si mes romans sont en jeunesse, eh bien c’est parce qu’ils sont rapides, modernes et connectés à leur époque. Littérature jeunesse, je l’entends au sens d’une littérature « jeune ». Quand je pense jeunesse, je ne pense pas à l’enfance mais plutôt à la curiosité, à la fougue de la jeunesse, à quelque chose d’un peu explosif. Chose qu’on ne trouve pas en littérature générale, parce qu’il y a le regard des pairs et ce côté un peu salon parisien… Par exemple, quand Insa Sané fait un gros clin d’œil à Pulp Fiction en plein milieu de Du plomb dans le crâne,  ce n’est pas quelque chose qu’on trouve en littérature française.

En littérature jeunesse, le rôle du prescripteur prend beaucoup de place. Ainsi, même si certains ont reconnu la voix littéraire dans le roman d’Antoine Dole, la question de la prescription a surpassé cet aspect. On souhaite que la littérature jeunesse soit considérée comme de la vraie littérature, mais sa reconnaissance n’est-elle pas en, quelque sorte, gangrenée par l’aspect moralisateur de la prescription qui lui est associé ?

Oui, c’est vrai. Lors d’une rencontre avec des libraires, l’un d’eux a dit : Vous savez, le problème c’est qu’entre le livre et le lecteur il y a parfois trois, quatre médiateurs. Ça, c’est juste. Mais le problème concernant la place du médiateur, ce n’est pas qu’elle est trop grande, c’est qu’elle est mal pensée ou plutôt qu’elle n’a pas encore pris acte des changements de l’époque. Trois ou quatre censeurs, c’est un obstacle ; trois ou quatre passeurs, c’est une chance !

Ce même libraire a ajouté quelque chose de très intéressant : ce qui est satisfaisant pour un libraire, c’est que vous voyez grandir vos lecteurs, parfois, et vous arrivez à un moment où vous avez eu des lecteurs qui ont eu 11-12 ans, et vous leur avez vendu Cherub, Harry Potter, que sais-je, disons des romans vraiment junior, et puis à un moment donné ce lecteur a 16 ans, il s’intéresse au cinéma, aux séries télé, et là vous allez lui proposer justement des romans plus puissants et ouverts sur le monde. Et à la différence d’un client adulte que vous connaissez moins, là, vous avez pu créer une proximité avec ce jeune-là, et vous pouvez lui présenter un roman de la collection Exprim’, Scripto ou Doado. Donc quand un libraire définit son rôle de prescription comme ça, c’est formidable.

C’est comme si la littérature jeunesse devait sans cesse se justifier auprès des adultes. Avec Je reviens de mourir, comme avec tous les autres livres jeunesse qui font débat, jamais l’avis des adolescents n’est demandé. Quels échos avez-vous eu de la part des adolescents rencontrés ?

Ça, c’est ma victoire personnelle quand même : les lecteurs – les lectrices, parce que franchement c’est beaucoup de filles. Antoine est l’auteur de la collection qui a reçu le plus de messages de lectrices sur Internet ou sur son facebook, des jeunes de 14-15 ans qui avaient vécu des expériences très dures et qui disaient que ce livre résonnait en elles. Vous savez, certains prescripteurs ont dit : « Oui mais si jamais un ado traumatisé tombe dessus, ça l’anéantira »… eh bien, c’est tout le contraire : ce sont précisément les ados qui ont vécu les expériences les plus dures qui reçoivent ces livres le mieux, parce que justement ils savent si c’est du chiqué ou si c’est pétri d’une forme de vérité. Moi je savais qu’à chaque fois que j’allais sur un salon et que le libraire avait une stagiaire, chaque fois, elle avait lu Je reviens de mourir et l’avait adoré. Et avec nos stagiaires – de temps en temps nous recevons des stagiaires de 14-15 ans –, c’est pareil, à chaque fois. C’est un livre très, très fort qui a vraiment eu une résonance chez les lectrices.

Une de vos stagiaires, Romane, l’a d’ailleurs lu à 12 ans !

Oui. Ç’a été une vraie surprise : on accueille cette jeune fille extrêmement douée pour l’écriture, hyper-affûtée, pertinente, elle fait un stage idéal… et bien sûr, on était persuadés qu’elle lisait depuis toujours, vu ses compétences et son acuité de lectrice. Et un matin elle nous explique que non, en fait, avant de lire Je reviens de mourir elle ne lisait pas tant que ça… et que ce livre a en fait changé sa vision de la lecture. Vous imaginez ? Ça, c’est une victoire !

Oui, elle m’en a aussi parlé. C’est une jeune femme très articulée dans sa façon de penser la littérature et le pouvoir des mots. De voir qu’elle s’est éveillée à tout cela grâce à Je reviens de mourir ça doit être le plus beau des cadeaux pour vous et Antoine.

Oh, oui. Voilà pourquoi on a besoin des retours de lecteurs, parce que la seule polémique, ce n’est pas bon, pour l’esprit comme pour le moral. Les gens croient qu’un « buzz » polémique fait vendre des livres, mais à notre niveau ce n’est pas vrai. C’est peut-être vrai chez les gros éditeurs, mais pas chez les petits, et en plus ça vous démolit un peu, parce qu’au bout d’un moment se demande pourquoi on fait tout ça, à quoi ça rime. Ces retours de lecteurs sont vraiment essentiels.

Et la collection dans tout ça ?

Depuis maintenant un an et demi les choses se sont vraiment harmonisées sur la collection, on est en train de prendre un vrai essor. On a l’impression d’être compris. Il y a des questions qui n’étaient que les nôtres et qui deviennent les questions de beaucoup de gens dans le monde du livre et puis d’un autre côté, je crois que la collection a évolué. Elle s’est d’ailleurs aussi ouverte un peu du fait des retours des libraires… Ça joue, à un moment donné. Il ne s’agit pas de « l’assagir », mais d’en ouvrir l’arc. Vous voyez, quand on est arrivés avec Exprim’, je martelais le message « romans urbains punchés et explosifs !!! » Et je me suis rendu compte que les auteurs ont eu envie, à un moment donné, d’ouvrir un peu leur éventail, de toucher aussi plus de gens et de diverses manières. C’est ça qui est chouette avec les auteurs, ils ne vous laissent jamais vous reposer sur un seul axe. On en a pas mal parlé avec Antoine et les autres auteurs. Ce qui nous éclate et nous intéresse c’est bien sûr de réinventer la langue, d’essayer des choses dans le roman, mais surtout pas d’être dans quelque chose d’expérimental parce que là, on perd nos lecteurs. On continue de s’éclater, d’essayer d’inventer des choses en littérature et en même temps on a décidé d’arrêter d’ouvrir les murs avec notre. On essaie de proposer des histoires un peu plus « amples », aussi. Je le dis sans scrupules ; j’ai accompagné Antoine avec beaucoup de joie sur Laisse brûler, roman extrêmement sombre et dur, mais je refuserais de ne publier « que » ce genre de roman avec lui – et il s’y refuserait aussi, du reste. Je trouve fin de marier un discours de communication sur le livre qui soit intelligent et qui en même temps conserve une vraie exigence artistique.

Tibo Bérard, lecteur

Qu’est-ce qui vous a éveillé à la littérature et à la littérature jeunesse ? Une personne, une rencontre, un livre ?

Mon père est un lecteur autodidacte. Quand j’étais môme, mes parents étaient très férus de Baudelaire, de Rimbaud, de chansons françaises à texte, comme du Ferré, des gens comme ça, donc j’ai vraiment grandi avec ça.

Quelles sont vos lectures marquantes?

J’ai lu des H.G. Wells, des Stevenson, ce genre d’auteurs que j’aimais beaucoup quand j’étais ado, beaucoup de « conteurs truculents » aussi comme Rabelais, Cervantès ou Scaron, et puis, mon premier vrai choc littéraire, cela a été Céline, vraiment un grand choc. Un prof nous avait fait lire un extrait de Céline et j’ai lu par la suite Mort à crédit parce que j’avais été vraiment soufflé par le style, je m’étais dit : « wow, on peut vraiment écrire comme ça ! ». Ça m’avait vraiment marqué.

Après, est venue la littérature américaine avec des gens comme Ellroy, Selby, Ellis. Il y a eu aussi les Russes, Gogol et Boulgakov…

Pouvez-vous nous parler de votre parcours de lecteur et de directeur de collection ? J’imagine que les deux sont indissociables ?

Oui. Ce qui est vraiment chouette sur la collection, c’est qu’elle évolue. C’est mon mantra du moment. Je réfléchis beaucoup à ça. Pourquoi évolue-t-elle ? Elle évolue parce que les auteurs, les lecteurs et les libraires la font évoluer et moi aussi, via mes lectures. Après avoir lu un livre j’aime aller en parler à un auteur et lui dire « Ah j’ai lu ça, je suis sûr que ça va t’intéresser pour ce que tu fais dans ton travail créatif ». Même chose pour les séries télés : en interne, on en discute beaucoup, on remarque des liens entre des constructions de nos romans et la forme de telle ou telle  série, comme Rome ou The Wire. On se nourrit beaucoup de ça.

Mes expériences littéraires nourrissent donc beaucoup cette évolution d’ EXPRIM’. Je lis beaucoup de comics et j’ai découvert récemment The Boys et Transmetropolitan, et j’en ai parlé à des auteurs. Il y en a certains chez qui ça a eu un vrai impact, c’est une création qui a ajouté une corde à leur arc. Encore plus récemment, à l’Ouvre-Boîte, la librairie que nous avons créée, j’ai vendu un de mes bouquins, Le Dévastateur de Rolland Auda, à un type d’environ 25 ans ; bref, je lui dis que c’est un roman choral, complètement déjanté, ogresque, et le client me répond que mon « pitch » lui rappelle La horde du contrevent de Alain Damasio. J’ai donc été tenté et j’ai acheté ce bouquin… et j’ai eu un énorme choc en le lisant ! Preuve qu’on se comprend, avec nos lecteurs ! Ça date d’il y a un mois et c’est devenu un véritable livre culte. Et évidemment, je l’ai conseillé à Rolland Auda, qui est en train de succomber lui aussi…

La collection Exprim’ associe lecture et musique (cf les play-list en début de roman). Écoutez-vous de la musique lorsque vous lisez ? Si oui, avez-vous des chansons, des artistes, des voix que vous associez particulièrement à certaines lectures ?

J’aime bien lire en musique, je ne suis pas du tout un lecteur de chambre. Je n’associerais pas pour autant des morceaux précis à des livres, je peux aussi bien écouter du punk que de l’opéra, c’est plus une question d’énergie qu’un titre particulier.

Parmi vos lectures, y a-t-il un livre que vous aimez particulièrement partager, recommander ?

La Maison des feuilles de Mark Z. Danielevski.


La rafale lecture de Sophie

Enfant, étiez-vous un grand lecteur?

D’ aussi loin que je me souvienne.J’étais quand même un assez gros lecteur, oui.

Quel est le livre sur votre table de chevet?

En ce moment c’est Le livre de sang de Clive Barker, ça me plaît bien. C’est un écrivain dont plusieurs auteurs Exprim’ m’avaient parlé, ça faisait longtemps que je me disais que je devais le lire et j’ai plongé dedans hier soir.

Quel mot décrit le mieux votre relation avec les livres ? Pouvez-vous nous expliquer ce lien ?

Ogresque ! J’ai vraiment un rapport de dévoration aux livres, j’aime vraiment cette idée qu’on « bouffe le livre » et que c’est un rapport très dévergondé, pas du tout guindé. Je puise le mot aussi dans la terminologie des contes, qui m’intéressent depuis toujours. Aussi, quand j’étais en classe préparatoire, j’ai eu une fois un cours de Lettres qui m’a marqué pour toute ma vie. C’était un cours sur Lafontaine et la façon dont il a ingurgité les littératures qui l’ont précédé, les fables d’Ésope mais aussi bien d’autres textes antiques, etc. pour les moderniser.  D’où la dévoration.

Dans quel endroit préférez-vous lire?

J’aime bien dans les parcs, c’est assez chouette je trouve.

Si vous étiez un livre, lequel seriez-vous? Pourquoi?

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, parce que c’est l’association entre une histoire d’amour fou et une histoire de folie surnaturelle. C’est l’imagination au pouvoir et, en même temps, l’amour débridé et j’aime bien imaginer mon existence comme ça.

En un mot… ou plus :

Antoine Dole en un mot…. ou plus?

Viscéral. On dit souvent qu’un auteur écrit « avec ses tripes », mais dans le cas d’Antoine c’est vraiment ça, il n’écrit pas du tout avec son cerveau. Il y a plein d’auteurs dont je refuse les manuscrits parce qu’ils écrivent avec leur cerveau, justement, de façon trop retenue et robotique, et Antoine non, il écrit au son, avec une énergie du corps ; le sens de la phrase, ça passe chez lui par les viscères, par l’émotion. À tel point que parfois je suis étonné quand on discute, parce qu’il ne conduit pas de raisonnement intellectuel sur son écriture, il ne l’analyse pas. Je suis un universitaire de formation et parfois je lui dis tiens c’est marrant, ces jeux d’assonances ici, ça peut avoir telle signification… et en fait, lui n’en a pas directement conscience, il est très instinctif dans son rapport à l’écriture, et l’intelligence du récit elle-même est féline, intuitive. Donc voilà : organique et viscéral.

Quel est votre mot préféré de la française?

J’aime bien « charivari ».

Et celui que vous appréciez le moins?

« Optimiser ».

Le mot de la fin. À vous ! (un mot pour conclure, un mot autour de la littérature jeunesse, de votre perception de celle-ci, vos envies autour de la littérature jeunesse, vos espoirs, etc )

Ce que j’espère surtout, c’est qu’elle devienne ce qu’elle est en puissance, c’est-à-dire le lieu véritable de la créativité, de l’audace et de l’invention. Et ce que je voudrais c’est qu’en allant en librairie, on se dise, tiens je vais faire un tour dans cet endroit, parce que forcément je vais y trouver quelque chose d’assez neuf, déroutant, étonnant. C’est comme ça que j’aimerais que ce soit vécu. Pour l’instant beaucoup de gens appréhendent le secteur jeunesse en se disant « ça c’est la section ado, ça c’est la section bébé »… mais si on arrive à tordre un peu la perception des gens, ça peut devenir intéressant.

Pour entendre Tibo Bérard, c’est par là, sur la chaîne Youtube de la librairie Mollat.

À suivre, l’entrevue d’Antoine Dole et de Romane….

Le cycle de Varrandinn, tome 1 : La pièce du passeur. Un premier roman, un début prometteur

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Pas mal. Vraiment pas mal. Voilà le premier qualificatif qui me vient à l’esprit pour le premier roman de Sébastien Larabée, La pièce du passeur, tome 1 du Cycle de Varrandinn.

Le roman débute avec le retour en Almurienn du prince Benjamin qui, quinze ans plus tôt, abandonna son peuple aux mains du terrible Saul. Un abandon, une trahison. De retour chez lui, il ne peut que constater la dévastation et la désolation de ses terres. Déterminé à combattre Saul pour rendre la liberté à ses gens, Benjamin va devoir faire face aux conséquences de sa fuite et affronter son meilleur ami qui lui voue une rancœur féroce. Le chemin de la rédemption sera pénible et tragique, et il ne peut en être autrement.

Dès le début, le cadre spatio-temporel est posé. À la fois énigmatique et hypnotique, le lecteur pénètre dans un monde inconnu où l’on sent qu’un souffle épique va bientôt prendre son envol. Les premières images naissent et sont évocatrices du monde de Benjamin tant dans la noirceur qui l’habite présentement que dans les souvenirs plus joyeux qui se rappellent au bon souvenir du prince. On adhère à ce monde et il est difficile de sortir de sa lecture tant le déroulement de l’histoire est entraînant : il n’y a en effet pas de temps mort dans ce roman de 466 pages. Sébastien Larabée alterne entre une narration active et l’évocation de faits, ce qui permet l’installation d’ellipses et à la fresque de se dérouler sans longueur. La narration est fluide et dynamique sans pour autant être simpliste.

L’ampleur épique de l’histoire prend aussi sa source dans un vocabulaire riche et ciselé, utilisé tant dans les descriptions que dans les dialogues. Une histoire se tient aussi par ses termes car ceux-ci reflètent aussi le monde dans lequel les personnages évoluent, et donc dans lequel le lecteur s’immerge. Il est fort agréable de suivre une plume qui est à la fois habile et intelligente où les mots se font le miroir de l’action, de l’atmosphère et des personnages.

L’ensemble des personnages présente des identités intéressantes : par exemple le Flingueur ou encore Sarah / La Rouge ont des caractères forts et qui renvoient à des univers intrigants. Sarah évoque la magie ancienne d’un monde en apparence révolue, et Le Flingueur porte en lui les traces d’un univers de progrès et de modernité, celui de Colt City. Tous deux sont entre deux mondes et en sont à la fois l’évocation et l’incarnation. Pourtant, on peut regretter une légère faiblesse dans la caractérisation des différents protagonistes. Certes, celle-ci est efficace car les portraits sont clairs, mais c’est dans leurs relations avec les autres que cela pèche un peu. La force d’une identité ne s’imprime pas uniquement dans l’évocation – ni dans l’action d’ailleurs – elle passe aussi par les interactions avec les autres. L’utilisation de certaines ellipses narratives ne permet pas l’éclosion identitaire nécessaire à la parfaite caractérisation des personnages et fait sonner certains passages comme précipités alors qu’on en voudrait plus. Les liens interpersonnels ainsi quelque peu éludés ou peu marqués amoindrissent l’ampleur affective de certaines scènes.

Si les personnages n’opèrent pas toujours le charme auquel on s’attend, la lecture engendre pourtant une véritable attraction. Le souffle épique de ce roman fantastique contient la promesse d’une série envoûtante et à grand déploiement. Un premier roman, un début prometteur.

Le cycle de Varrandinn, tome 1 : La pièce du passeur, Sébastien Larabée, Québec Amérique, coll. «Titan +», 2012, 466 p.
 
 
Merci à la librairie Monet pour le roman!

Café givré, de Suzanne Selfors, une lecture angélique au sens propre comme au figuré

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Ne jamais dire jamais.

Jamais je ne pensais apprécier une lecture où un des personnages est un ange. Généralement, je bute lorsque j’en croise un dans un roman, et, de même, lorsqu’un livre est présenté via cet angle « angélique », il ne m’intéresse pas, mais alors pas du tout. Pourquoi ? Je ne sais pas trop, après tout essayer d’y chercher un sens cela serait comme tenter d’expliquer mon plaisir d’écouter de la musique de noël en plein été.

Mais là, Café givré m’a bien eu. Mais vraiment bien eu. Je ne m’y attendais pas du tout, et là, au détour d’une page, paf ! Il était là : le mot « ange ». Bien sûr, j’ai un peu sourcillé – un peu -, mais j’ai poursuivi ma lecture d’une dizaine de pages, puis une vingtaine, et je me suis rendue au bout ! Au bout ! Les bras m’en tombent encore. Bon, c’est vrai que cet ange n’est pas estampillé : « hé, regarde, je suis un ange ! » et que l’amour entre une humaine et un ange n’est pas ici, comment dire… sirupeux et dégoulinant, et n’est même pas le thème central du livre, ni un sous – thème ! Il pointe le bout de son nez légèrement et sans poncifs dégoulinants et sirupeux… oui, je me répète dans mes termes, comme quoi j’ai vraiment quelque chose contre les histoires d’anges et d’humains en amour.

Mais revenons en à cet ange et surtout à ce roman, Café givré.

Imaginez-vous dans un petit village norvégien. Puis imaginez un café à l’ancienne, tenu par la vieille Anna. Un café où se rendent tous les jours trois petits vieux, « Les Garçons », où travaille une serveuse qui a fait vœu de silence et où Vincent et Elisabeth, les amis de Katrina aiment venir s’attarder et grignoter les gâteaux faits maisons. Et la tension dramatique dans tout ça ? On la retrouve à plusieurs niveaux : le café qui croule sous les dettes et qui est miné par la concurrence d’un café installé juste à côté, Katrina qui est complètement perdue : son meilleur ami qui se fait draguer par son ennemie, un dossier scolaire qui menace son avenir universitaire, et qui surtout angoisse de ne pas savoir ce qu’elle veut faire de sa vie.

Et l’élément perturbateur alors ? Il arrive sous les traits d’un jeune homme que Katrina retrouve endormi dans sa cour : croyant avoir affaire à un itinérant, elle lui offre un café, des petits gâteaux et du chocolat. Mais cet inconnu n’est pas n’importe qui : il est Le Messager et doit réaliser son vœu le plus cher…. Dur quand on ne sait pas ce que l’on veut…. S’ensuit des évènements rocambolesques, des questionnements, des amitiés qui se brisent, ect. Bref, rien de très novateur dans l’action, mais c’est la narration, le cadre et l’atmosphère qui apportent toute sa saveur à ce roman.

Les personnages en eux-mêmes sont de vrais numéros dignes d’un monsieur Loyal, ils participent beaucoup à l’attachement que provoquent la lecture. Katrina a beaucoup d’humour, et les situations dans lesquelles elle se retrouve sont de petites folies douces. Il n’y a pas que ces personnages hauts en couleurs: il y a aussi l’atmosphère du café d’Anna, la petite ville où tout le monde se connaît, les tentatives de Katrina de formuler un vœu, un rat géant….  Bref, tous ce petits détails narratifs qui permettent au lecteur de s’imprégner de l’histoire et d’en devenir un véritable spectateur.

Et puis, il y a l’ange, qui, au premier abord, fait penser à Hermès car il porte le nom de Messager et a des ailes sur les chevilles. Un ange en kilt, à la gentillesse qui ne goûte pas le sirop de fraise et ne sent pas la barbe à papa, et qui se retrouve par-ci par là dans l’histoire : bref, qui offre une présence délicate, rafraîchissante et discrète. Car le point du roman, ce n’est pas l’ange, mais Katrina et son angoisse de ne pas trouver de sens à sa vie.

Si j’ai haussé les sourcils lorsque le mot « ange » est apparu, j’ai aussi réagi à la façon dont est menée la résolution du problème de Katrina, et qui est typiquement nord-américaine : trouve ton but, agis, prends toi en main, fais une Rockfeller de toi-même. Sans oublier le happy-end hyperbolique.

Cliché !

Mais malgré toute ma volonté d’être intraitable avec les clichés – et ma tendance à ne pas accrocher à la vue d’un ange romanesque- je ne peux pas bouder Café givré, car le tout est rondement mené. Une lecture parsemée d’éclats de rire, de sourire et de douceur et qui, si elle n’est ni renversante, ni éblouissante, est aussi enveloppante que l’odeur… du café. Et oui, le plaisir de la lecture ça peut être aussi simple que la fugacité d’un sourire, parfois.

 Fantasia et Gaëlle ont aussi été séduites par ce roman.

 Café givré, Suzanne Selfors, trad. de Marie Hermet, Flammarion, 2012, 400p.

Merci à la Librairie Monet pour le roman!
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