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« On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va »

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Ça commence tout doucement. Sans bruit. Ça commence dans le silence. Ça commence, puis le bruit arrive à pas feutrés. Il se pointe avec la bande à Imbeault et ses colocus, avec leurs brimades, leur acharnement sur Jacob, sans défense. Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Ça commence et ça donne envie de hurler. Hurler pour que quelqu’un vienne enfin aider Jacob. Le silence revient parfois tout doucement avec la douce Chloé. Jacob, quinze ans, mais six dans sa tête. Jacob maltraité et tous se taisent. Jacob qui porte en lui une peur mais aussi une colère encore plus anciennes. Jacob qui aime les girafes, et déteste les lions. Une visite au zoo dévoile tout, et mène aussi Jacob sur la voie d’une drôle de délivrance. Mais pas de délivrance pour le lecteur, car elle a un goût amer. Un goût amer, mais pas seulement, car Jacob y a semé sa trace.

Le coup de la girafe me reste là, coincé entre la gorge et le coeur. Entre un hurlement et le silence qui veut reprendre sa place. Dans Le Devoir du 21 janvier, Le coup de la girafe était présenté en deux mots: intimidation et indifférence. Mais Le coup de la girafe est bien plus que de simples thèmes: c’est une oeuvre littéraire qui ne saurait être réduite à ces deux termes. On limite trop souvent la littérature jeunesse à des thèmes, des sujets. Alors oui, les sujets sont là, mais derrière il y a plus que cela. Et pour qu’un sujet passe, qu’il ne rentre pas dans la pédagogie, dans la leçon de vie, il lui faut une voix littéraire, sinon, il est un sujet comme un autre parmi tant d’autres: du vent destiné à rassurer, à faire comme si on parlait de quelque chose d’important. Un livre c’est plus qu’un simple sujet. Un livre c’est quelqu’un, et ici ce quelqu’un c’est Jacob. Un livre c’est une voix, et ici c’est celle de Camille Bouchard.

Camille Bouchard porte la voix de Jacob avec une grande habileté où la délicatesse et l’innocence du jeune homme s’expriment sans fioritures. Habileté toujours, lorsque les brimades et les souffrances arrivent car aucun voile n’est jeté dessus. À la croisée de l’innocence et de la brutalité naît l’émotion. Colère, sourire, envie d’hurler, le lecteur est brassé. Au début, Camille Bouchard amène l’idée que le bonheur est dans le silence. Cette idée suit la narration en filigrane du début à la fin et prend tout son sens dans les dernières pages. C’est à ce moment que la voix de l’auteur, qui se déployait doucement, s’exprime dans un cri assourdissant aboutissant au silence du lecteur. Un silence noyé de larmes. Mais un silence où Jacob a laissé sa trace, celle d’une voix pas comme les autres.

La fin est assourdissante. Assourdissante d’émotions, assourdissante par la voix littéraire qui y vit. Assourdissante parce que nous aussi sommes un peu des Jacob.

Jacob, quinze ans, mais six ans dans sa tête. Écoutons-le.

Sophie a aussi aimé.

Le coup de la girafe, Camille Bouchard, Soulières, coll. «graffiti », 104 p. 2012

Dans le titre de l’article: «On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va», est une citation de Jacques Prévert, utilisée par l’auteur dans Le cou de la girafe

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